Art & Culture
Les mondes du cinéma convergent à Marrakech: dialogue avec Rémi Bonhomme
19/11/2025 - 16:41
Khaoula Benhaddou
À l’occasion de la 22e édition du Festival International du Film de Marrakech, son directeur artistique, Rémi Bonhomme, dévoile à SNRTnews les nouveautés qui marqueront cette édition, les choix artistiques qui façonnent la programmation et l’ambition renouvelée d’un festival devenu incontournable dans le paysage cinématographique mondial.
Dans cet entretien, Rémi Bonhomme revient sur les lignes directrices, les surprises attendues et la place singulière que Marrakech continue d’occuper dans le dialogue entre les cinémas du monde.
Question: Cette 22ᵉ édition réunit 82 films issus de 31 pays. Quelle est la ligne artistique qui la traverse?
Réponse: Les 82 œuvres retenues reflètent la diversité du cinéma mondial et la volonté de mettre en lumière des voix singulières. Avec neuf premières mondiales ou internationales, dont les très attendus El Sett, biopic consacré à Oum Kalthoum porté par la star égyptienne Mona Zaki, ou Sophia, thriller réalisé par l’acteur Dhafer L'Abidine, particulièrement populaire pour ses rôles dans les feuilletons tunisiens, le Festival de Marrakech confirme plus que jamais son rôle de plateforme de découverte.
Le Festival s’ouvrira avec Dead Man’s Wire de Gus Van Sant, un thriller haletant qui est aussi une satire réjouissante des médias, et se clôturera avec Palestine 36, puissant drame historique d’Annemarie Jacir porté par Hiam Abbass et Jeremy Irons.
La comédie occupe une place importante dans le programme, qu’elle soit dramatique, sociale ou romantique. Des films tels que Aucun autre choix de Park Chan-wook, Un monde fragile et merveilleux de Cyril Aris, Un Poète de Simón Mesa Soto ou encore Divine Comedy d’Ali Asgari explorent avec humour les relations humaines et les contradictions de nos sociétés.
La programmation met aussi en lumière plusieurs films incontournables de l’année, primés dans les plus grands festivals. Parmi les séances de Gala figurent Rue Malaga de Maryam Touzani et Hamnet de Chloé Zhao, tous deux distingués par un prix du public à Venise et Toronto. La section Horizons présentera également les lauréats du Lion d’or et du Lion d’argent de Venise (Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch et La Voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania), ainsi que la Palme d’or et la Caméra d’or de Cannes (Un simple accident de Jafar Panahi et Le Gâteau du Président de Hasan Hadi).
Cette édition invite aussi à la réflexion avec des documentaires captivants tels que Orwell: 2+2=5 de Raoul Peck ou With Hasan in Gaza de Kamal Aljafari, qui plongent au cœur des réalités sociales et politiques contemporaines. D’autres films célèbrent des parcours de femmes libres et déterminées à défendre leurs droits. Parmi eux: Fatna, une femme nommée Rachid, portrait de la militante Fatna El Bouih par Hélène Harder, La Maison des femmes, le film bouleversant de justesse de Mélisa Godet ou encore Teresa de Teona Strugar Mitevska, biopic étonnant consacré à Mère Teresa.
Le Festival de Marrakech met à l’honneur un jeune cinéma engagé et audacieux. Quels messages ou tendances voyez-vous émerger cette année?
Le jeune cinéma occupe une place centrale dans la programmation du Festival de Marrakech, à travers la compétition dédiée à la découverte des nouvelles voix du cinéma mondial. Cette année, les cinéastes sélectionnés reflètent la vitalité et les questionnements de leur génération. Ils sont le miroir d’une jeunesse éveillée politiquement, qui s’interroge sur l’histoire de son pays, explore les grands enjeux sociétaux et se saisit de sujets d’actualité. Leurs films traduisent les rêves et les aspirations au changement portés par cette nouvelle génération.
Plusieurs films revisitent des moments politiques décisifs d'un pays: Before the Bright Day évoque l’angoisse d’une génération sous la menace de la guerre à Taïwan en 1996 ; My Father’s Shadow suit un père et ses fils dans le Nigéria en pleine crise électorale de 1993 ; Laundry retrace les rêves d’un jeune Sud-Africain sous le régime de l’apartheid. D’autres films abordent l’éveil politique adolescent, à Singapour (Amoeba) ou dans la banlieue de Londres (Ish), tandis que Promis le Ciel et Aisha Can’t Fly Away interrogent le racisme envers les communautés subsahariennes en Tunisie et en Egypte alors que Derrière les palmiers ausculte les rapports de classe et de domination hérités du passé colonial au Maroc. Broken Voices aborde quant à lui l’abus d’autorité.
Sur le plan esthétique, cette nouvelle génération se distingue par une grande liberté dans le mélange des genres cinématographiques : Straight Circle mêle satire, comédie et gore pour dénoncer l’absurdité des conflits, First Light propose un drame moral visuellement saisissant ; et Forastera combine récit lumineux et fantômes pour évoquer le deuil. Le documentaire devient aussi un espace d’expérimentation passionnant, avec des œuvres comme Memory et My Father and Qaddafi qui tissent des récits familiaux puissants à la croisée de la mémoire intime et de l’histoire collective. En somme, la compétition du Festival de Marrakech est à la fois un espace de découverte artistique essentiel pour imaginer le cinéma de demain et un observatoire précieux des mutations sociales, culturelles et politiques qui traversent notre époque
Plusieurs films soutenus par les Ateliers de l’Atlas figurent dans la sélection officielle. Comment mesurez-vous aujourd’hui l’impact de ce programme sur le cinéma arabe et africain?
Conçus comme un espace de structuration et de mise en réseau pour une nouvelle génération de cinéastes arabes et africains, les Ateliers de l’Atlas agissent comme un véritable accélérateur : ils accompagnent le développement artistique, le financement et l’accès à la distribution des projets sélectionnés. Leur impact est aujourd’hui évident : de plus en plus de films accompagnés trouvent des partenaires de production solides et accèdent aux grands festivals ainsi qu’à une diffusion internationale. Les Ateliers contribuent ainsi à renouveler le paysage du cinéma arabe et africain en soutenant des talents singuliers et en leur offrant les conditions nécessaires pour rencontrer le public.
Ils s’inscrivent désormais au sein d’Atlas Programs, qui permet au Festival de Marrakech d’accompagner toute la chaîne de création et de diffusion : émergence de jeunes talents marocains avec Atlas Station, circulation des films avec Atlas Distribution, et développement de la culture critique auprès de journalistes et d’étudiants avec Atlas Press. La force du programme réside dans cette continuité, en intervenant à chaque étape clé de la vie d’un film, favorisant la confiance, l’ambition artistique et la consolidation d’un écosystème régional.
Le Panorama du cinéma marocain s’annonce particulièrement riche. Que révèle-t-il de la vitalité du cinéma national?
La programmation du Panorama marocain se compose de sept fictions et documentaires témoignant de la richesse et de la diversité du cinéma national. On y retrouve les nouveaux films de cinéastes reconnus, tels que Nour-Eddine Lakhmari, qui présente Mira, réunissant des acteurs comme Omar Lotfi et Fatima Attif, ainsi que Jérôme Cohen-Olivar avec Autisto, une œuvre très personnelle qui explore avec pudeur le lien d’une mère avec son fils autiste. Yassine Fennane, quant à lui, présentera Les Fourmis, un drame poignant offrant une perspective nuancée et humaine sur les parcours migratoires.
Cette sélection met également à l’honneur les nouvelles voix du cinéma marocain avec Mauvais Temps de Madane El Ghazouani, portrait sincère et touchant d’une famille confrontée aux difficultés économiques et Porte-bagages un road movie familial empreint de tendresse signé par le cinéaste marocain installé aux Pays-Bas Abdelkarim El-Fassi.
Le panorama du cinéma marocain sera aussi l’occasion de découvrir deux documentaires : Cinq regards de Karim Debbagh, qui offre un éclairage précieux sur Paul Bowles, et Ceux qui veillent de Karima Saïdi, tourné dans un cimetière multiconfessionnel de Bruxelles et qui invite avec une grande pudeur, à réfléchir sur le deuil. Karima Saïdi participera également à une conversation croisée avec Asmae el Moudir sur la thématique "Filmer la mémoire: entre l'histoire collective et l'intime". Cette année encore, le cinéma marocain est très fortement représenté au festival à travers quinze films.
Le festival rend hommage à Jodie Foster, Guillermo del Toro, Raouya et Hussein Fahmi. Qu’incarnent ces quatre artistes dans votre regard sur le cinéma mondial?
La filmographie de ces quatre artistes a profondément marqué notre imaginaire collectif. Jodie Foster, double lauréate de l’Oscar (Les Accusés, Le Silence des Agneaux), s’est imposée par l'exigence de ses choix comme l’une des voix les plus libres du cinéma américain, alternant entre divertissement et rôles d’une grande complexité. Plus récemment, elle s’est illustrée dans le cinéma d’auteur français avec Vie privée de Rebecca Zlotowski, une comédie à la fois sentimentale et psychanalytique qui sera présenté en soirée de gala. Raouya, figure incontournable du cinéma marocain, a touché des générations de spectateurs par la sincérité de son jeu. Venue du théâtre, elle a collaboré avec de nombreux cinéastes parmi lesquels Narjiss Nejjar, Nour-Eddine Lakhmari et Laïla Marrakchi.
Guillermo del Toro, maître du fantastique et triple lauréat aux Oscars, déploie une œuvre d’une inventivité formelle éblouissante, peuplée de créatures monstrueuses qu’il humanise avec poésie. Le festival offrira l'occasion rare de découvrir sur grand écran Frankenstein, son nouveau film destiné à Netflix. Enfin, Hussein Fahmi, acteur charismatique dont la carrière exceptionnelle s'étend sur cinq décennies, avec plus de 130 films et 50 séries, constitue, à lui seul, un véritable condensé de l’histoire du cinéma égyptien. Le cinéma égyptien sera d’ailleurs particulièrement célébré cette année, avec sept films au programme et une conversation avec Yousra, icône du cinéma arabe.
Cette année, Cristian Mungiu parraine les Ateliers de l’Atlas. Pourquoi lui, et que représente sa présence pour les jeunes cinéastes?
Le cinéaste roumain Cristian Mungiu est l’une des voix majeures du cinéma contemporain. Depuis 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Palme d’or en 2007, il construit une œuvre d’une précision remarquable, attentive aux zones grises et aux contradictions humaines. Son regard, d’une acuité rare, interroge les mécanismes intimes et sociaux sans jamais céder à la facilité. Sa présence comme parrain des Ateliers de l’Atlas a un sens fort: elle rappelle qu’un film peut naître d’une vision intérieure exigeante et profondément personnelle. Pour de jeunes cinéastes arabes et africains, rencontrer Mungiu, c’est rencontrer un auteur qui a bâti son parcours sur la fidélité à cette exigence.
Déjà engagé dans la transmission au sein de sa société de production, il accompagne depuis longtemps des réalisateurs émergents. À Marrakech, il apportera cette manière unique de lire un scénario, de questionner une mise en scène, d’encourager chacun à aller au bout de son geste artistique. Sa présence renforce l’ambition des Ateliers : offrir un espace où les écritures libres et singulières peuvent se déployer avec confiance et précision.
Comment choisissez-vous les membres du jury – cette année présidé par Bong Joon-ho – et quel rôle souhaitez-vous qu’ils jouent dans la dynamique du festival?
Bong Joon-ho, cinéaste mondialement reconnu et lauréat de quatre Oscars pour Parasite, est aussi un observateur attentif du jeune cinéma. Il sera entouré d’un jury prestigieux réunissant Karim Aïnouz, réalisateur brésilien aux collaborations internationales, Hakim Belabbes, figure essentielle du cinéma marocain, Julia Ducournau, lauréate de la Palme d’or pour Titane, et Celine Song, dont Past Lives a été doublement nommé aux Oscars. Trois acteurs rejoignent également le jury : Payman Maadi, inoubliable interprète d'Une Séparation, le film oscarisé d'Asghar Farhadi ainsi que Jenna Ortega, star de la série à succès mondial Wednesday et du film Beetlejuice de Tim Burton et Anya Taylor-Joy, révélée dans la série - phénomène Le Jeu de la dame et remarquée dans The Witch, Split, Dune, deuxième partie ou encore Furiosa : Une saga Mad Max.
Réunir un jury d’une telle envergure pour juger des premiers films illustre la singularité du Festival de Marrakech: offrir aux jeunes cinéastes l’occasion rare de voir leurs œuvres discutées par des artistes majeurs du cinéma contemporain. Ces rencontres peuvent même ouvrir la voie à de futures collaborations. Suite à leur participation au jury de la précédente édition, Andrew Garfield avait souligné dans des interviews combien la découverte des films arabes et africains avait renouvelé son regard, tandis que Luca Guadagnino avait cité trois films de la compétition parmi ses favoris de l’année.
Le festival s’attache depuis plusieurs années à présenter de nombreuses premières mondiales. Comment relevez-vous ce défi?
La première mondiale est une étape décisive pour un film. C’est grâce à cette première présentation en festival qu'un film acquiert la visibilité nécessaire pour amorcer une circulation internationale. Si le Festival de Marrakech bénéficie déjà d’une forte couverture médiatique, la présence structurée de distributeurs manquait encore. C’est pour répondre à ce besoin que les Atlas Distribution Meetings ont été créés : un nouveau rendez-vous réunissant une soixantaine de distributeurs d’Afrique, du monde arabe et d’Europe, invités notamment à découvrir les films présentés en première mondiale.
Grâce à cette initiative, neuf films sont présentés cette année en première mondiale ou internationale. Parmi eux figurent de grandes productions comme El Sett de Marwan Hamed, mais aussi des œuvres indépendantes telles que Derrière les palmiers, qui signe le retour de la cinéaste marocaine Meryem Benm’Barek après Sofia, lauréat du Prix du scénario dans la section Un Certain Regard à Cannes. Le choix de dévoiler ces films en première mondiale à Marrakech témoigne de la confiance que réalisateurs et producteurs accordent au Festival, désormais reconnu comme une plateforme stratégique pour lancer un film.
À l’heure du streaming et de l’intelligence artificielle, comment un festival comme Marrakech continue-t-il de défendre l’expérience collective du cinéma?
L’arrivée du streaming a profondément transformé notre manière d’accéder aux films et de les visionner, bouleversant la fréquentation des salles, déjà confrontées à la difficulté de rajeunir leur public. Dans ce contexte en pleine mutation, les festivals demeurent un véritable refuge: au-delà de la magie de découvrir un film sur grand écran, ils offrent l'opportunité unique d’échanger autour des œuvres. Cette année encore, près de 50 débats seront organisés à l’issue des projections, permettant au public du Festival de partager ses impressions et d'approfondir sa réflexion sur le cinéma.
Le programme Conversations prolonge ces échanges en donnant aux spectateurs un accès privilégié à l’univers des artistes et à leur processus créatif. Véritables espaces de transmission, ces rencontres permettent de comprendre comment naissent les films et comment se façonne une vision de cinéma. Des cinéastes passionnants viendront partager leurs inspirations et leur approche de la mise en scène : du fantastique profondément humaniste de Guillermo del Toro au réalisme radical de Jafar Panahi, en passant par le regard acéré et satirique de Bong Joon-ho ou le cinéma sensoriel et engagé de Kleber Mendonça Filho. Les Conversations accueilleront également des acteurs et actrices de renom : Virginie Efira, Laurence Fishburne, Chiara Mastroianni, Tahar Rahim et Yousra reviendront sur leur parcours, leur relation à la direction d’acteurs et les défis propres à leur métier.
Comment travaillez-vous pour que la programmation reste accessible au grand public marocain tout en maintenant une haute exigence artistique?
Le Festival est ouvert à tous, non seulement grâce à l’accès gratuit à ses projections, mais aussi par une programmation pensée pour rassembler tous les publics. Cette ambition se traduit dans la diversité des sections qui structurent le programme, articulé autour d’une compétition dédiée à la découverte de nouvelles voix.
Les Séances de Gala dévoilent certains des films les plus attendus de l’année et conjuguent grandes productions hollywoodiennes et égyptiennes à des films mettant en scène des stars du cinéma arabe, européen ou de Bollywood. La section Horizons offre un panorama du cinéma d'auteur mondial, réunissant œuvres saluées dans les grands festivals internationaux. Avec le 11e Continent, le Festival propose une sélection de films audacieux aux côtés de chefs-d’œuvres restaurés du patrimoine arabe et africain. Une occasion rare de découvrir sur grand écran des classiques tels que La Momie de Shadi Abdel Salam ou Mirage d’Ahmed Bouanani, dans une version restaurée par la Cinémathèque marocaine.
Le Panorama du cinéma marocain met en lumière les cinéastes et comédiens nationaux, tandis que la section Jeune Public et Familles ouvre les portes du cinéma aux spectateurs de demain : des premières expériences magiques de la salle obscure pour les plus petits aux séances conçues pour rassembler toutes les générations. Parmi ces séances familiales, Raouya et Hussein Fahmi présenteront deux de leurs plus grands succès, la comédie Lhajjate et l’iconique Khalli Balak min ZouZou, tandis que le duo Nabil Ben Yadir et Mokhtaria Badaoui dévoilera leur comédie tendre et réjouissante, Les Baronnes.
Enfin, après plusieurs éditions à la tête de la direction artistique, qu’est-ce qui vous émeut encore le plus lorsque le rideau s’ouvre sur Marrakech?
Chaque édition est unique, et chaque année apporte son lot d’émotions inattendues. Ce qui me touche le plus, c’est l’émerveillement des enfants découvrant pour la première fois la magie d’une salle de cinéma. C’est aussi entendre les spectateurs échanger avec passion et enthousiasme sur un film qu’ils viennent de voir, sentir leurs discussions prolonger l’expérience bien au-delà de la projection.
Je suis particulièrement ému lorsque les applaudissements montent dans la salle, lorsque l’émotion collective se fait tangible à la fin d’un film. Et il y a ces instants plus solennels, lorsque le public de la Salle des Ministres se lève pour honorer une personnalité à qui le Festival rend hommage: des moments de reconnaissance et de respect qui rappellent combien le cinéma peut rassembler.
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