Société
Les restaurants “Instagrammables”: la nouvelle obsession des jeunes Marocains
16/05/2026 - 20:21
Malak Zougagh
À Casablanca, Rabat, Marrakech ou Tanger, les restaurants “Instagrammables” occupent une place grandissante dans les habitudes de sortie des jeunes Marocains.
Décoration travaillée, lumières tamisées, vaisselle artisanale, dressage soigné ou encore terrasses photogéniques: l’esthétique est devenue un élément central de l’expérience culinaire. Mais derrière cette tendance largement portée par Instagram, TikTok ou Snapchat, se cache une transformation plus profonde des pratiques sociales et culturelles liées à la restauration au Maroc.
Pour la sociologue Samira Mizbar, cette évolution s’inscrit d’abord dans une mutation des rapports au privé et à l’exposition de soi. “Le fait que les gens préfèrent s’afficher dans leur vie quotidienne, c’est quelque chose de nouveau dans notre culture”, explique-t-elle.
Avec les réseaux sociaux, cette logique a profondément changé: certaines personnes documentent désormais leur quotidien, leurs sorties ou leurs habitudes de consommation de manière continue.
Cette évolution concerne également la restauration. La sociologue rappelle qu’il y a encore vingt ou vingt-cinq ans, le fait de manger à l’extérieur n’était pas socialement valorisé au Maroc. Les restaurants étaient surtout associés soit à une clientèle très aisée, soit à des personnes vivant seules. Aujourd’hui, la sortie au restaurant est devenue un marqueur social et culturel beaucoup plus large, particulièrement chez les jeunes urbains.
Cependant, selon Samira Mizbar, le phénomène ne repose pas uniquement sur la recherche esthétique. “Ce n’est pas le fait d’aller vers des restaurants instagrammables, mais le fait d’être pris en photo là-bas”, souligne-t-elle. L’objectif est aussi de montrer son appartenance à une communauté partageant les mêmes codes culturels, les mêmes références et les mêmes tendances. Dans ce contexte, les réseaux sociaux jouent un rôle de mise en réseau des goûts et des pratiques.
Cette logique explique également pourquoi certains lieux deviennent viraux pendant quelques mois avant de perdre rapidement leur attractivité. Car si l’image attire dans un premier temps, “très rapidement, ce qu’on cherche dans un restaurant, c’est la qualité”, insiste la sociologue.
Dans les grandes villes marocaines, cette tendance mélange aujourd’hui plusieurs influences. Certains établissements adoptent des codes esthétiques mondialisés inspirés des cafés de Dubaï, Paris ou Istanbul, tandis que d’autres valorisent davantage des éléments de la culture marocaine : artisanat local, couleurs traditionnelles, cuisine revisitée ou atmosphère inspirée des médinas et des places populaires comme Jemaa el-Fnaa. “Il y a cette volonté de s’ancrer aussi bien dans le local que dans l’international”, résume Samira Mizbar.
Cette évolution rejoint ce que plusieurs études internationales qualifient d’“économie de l’expérience”. Les jeunes consommateurs accordent de plus en plus d’importance aux expériences partageables et mémorables. Dans la restauration, cela se traduit par une recherche d’ambiances immersives, de lieux photogéniques et de concepts capables de circuler rapidement sur les réseaux sociaux.
L’art de la table marocain connaît lui aussi une réinterprétation contemporaine. Longtemps associé aux grandes maisons et à l’hôtellerie de luxe, il revient aujourd’hui dans des restaurants qui mêlent artisanat marocain et esthétique moderne. Dressage des plats, céramique, lumière ou décoration deviennent ainsi des outils de storytelling autant que des éléments de confort.
Mais au-delà des tendances visuelles, la sociologue rappelle que ces pratiques restent liées aux réalités économiques des ménages. “Dans tous les cas de figure, ça montre bien que le jeune aujourd’hui est un acteur consommateur avant tout”, affirme-t-elle. Entre désir de distinction sociale, influence des réseaux sociaux et recherche d’expériences collectives, les restaurants “Instagrammables” apparaissent ainsi comme le reflet d’une jeunesse marocaine plus connectée, plus exposée et davantage intégrée aux tendances mondiales de consommation.
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