Société
Libéralisation des pharmacies: les spécialistes tirent la sonnette d'alarme
13/02/2026 - 17:06
Khaoula Benhaddou
La tension monte dans le secteur officinal marocain. À la veille d’une réunion prévue lundi 16 février entre le président du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens et le Conseil de la Concurrence, la Confédération des Syndicats des Pharmaciens du Maroc (CSPM) tire la sonnette d’alarme. Elle annonce un refus "absolu et irrévocable" de trois réformes jugées potentiellement dévastatrices pour l’avenir de la profession.
À l’ordre du jour de cette rencontre entre le Conseil de la Concurrence et l’ordre des pharmaciens figurent trois mesures sensibles : la libéralisation des capitaux des pharmacies, la libéralisation des horaires d’ouverture et la libéralisation du chaînage. Autant de pistes qui, selon la profession, menacent l’indépendance du pharmacien, le maillage territorial et la mission sanitaire et sociale de la pharmacie.
Un bras de fer autour de trois chantiers
Dans un communiqué dont SNRTnews détient copie, la Confédération précise que la réunion entre le président du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens et le Conseil de la Concurrence vise à examiner "des points cruciaux engageant l’avenir de l’exercice officinal au Maroc".
"Ces orientations, si elles venaient à être entérinées, constitueraient une atteinte grave à l’indépendance professionnelle du pharmacien, à l’équilibre du maillage officinal national et à la mission sanitaire et sociale que nous assumons quotidiennement au service des citoyens" souligne le communiqué.
La CSPM affirme qu’elle suivra avec "la plus grande vigilance" les conclusions de cette réunion. Elle prévient que, si les décisions s’avéraient contraires aux intérêts légitimes des pharmaciens et à la protection du système de santé national, une mobilisation nationale pourrait être déclenchée, incluant une grève générale et un sit-in devant le ministère de la Santé.
Une réforme jugée mal ciblée
Les syndicats estiment que ce texte ne corrige pas les dysfonctionnements hérités du décret de 2013 et n’apporte aucune solution concrète aux difficultés structurelles des officines.
Selon Amine Bouzoubaa, secrétaire général de la Confédération, le projet de décret "ne répond ni aux questions ni aux besoins du secteur et ne propose aucune solution applicable". Il rappelle que, sur les 14.000 officines que compte le Royaume, près de 4000 seraient aujourd’hui au bord de la faillite.
Parmi les problématiques évoquées figurent également la baisse des prix des médicaments, la fragilité économique de nombreuses pharmacies et la situation de certains pharmaciens diplômés dont les revenus ne dépasseraient pas le SMIG.
L’ouverture du capital, un "faux débat" ?
Face à cette crise, la piste de l’ouverture du capital des pharmacies à des investisseurs a été avancée afin d’injecter des fonds et soutenir les officines en difficulté.
Une orientation que la CSPM rejette catégoriquement. "On nous parle d’ouverture du capital alors qu’il n’existe pas de déficit en pharmacies. Au contraire, nous comptons environ 4000 officines de plus que les besoins estimés", affirme Amine Bouzoubaa.
Les syndicats redoutent l’importation d’un modèle économique centré sur la rentabilité, où l’investisseur imposerait des objectifs financiers au pharmacien. "Le médicament risque de devenir un simple produit commercial, au détriment du choix thérapeutique le plus adapté au patient", met en garde Bouzoubaa. Et d’ajouter "avec cette ouverture, le prix des médicaments va augmenter et le rôle social du pharmacien va diminuer puisqu’il va travailler sous la houlette d’un investisseur qui veut rentabiliser et réaliser un chiffre d’affaire".
Le risque d’une "pharmacie marchande"
L’inquiétude majeure des syndicats réside dans la transformation du modèle officinal. L’arrivée d’investisseurs pourrait, selon eux, imposer des objectifs de rentabilité au pharmacien.
"Le médicament risque de devenir un simple produit commercial, au détriment du choix thérapeutique le plus adapté au patient", met en garde Bouzoubaa.
Chaînage et horaires : la crainte d’inégalités territoriales
La libéralisation du chaînage est qualifiée de "très grave" par les syndicats. Actuellement, une distance minimale sépare deux pharmacies afin de garantir un équilibre territorial. Sa suppression pourrait, selon eux, favoriser la création de chaînes de pharmacies concentrées dans les centres-villes, au détriment des zones moins rentables.
Dans un contexte où plus de 4000 pharmacies seraient menacées de faillite, la CSPM estime que cette mesure aggraverait la crise au lieu de la résoudre.
Concernant la libéralisation des horaires, la profession rappelle que le système actuel de garde assure déjà la disponibilité des médicaments 24h/24. Dans chaque secteur regroupant une dizaine d’officines, une pharmacie assure la permanence.
Pour la CSPM, une ouverture continue profiterait principalement aux grandes structures capables d’en supporter les coûts, au détriment des petites officines indépendantes.
Vente hors circuit et respect des lois
Au-delà des réformes envisagées, la Confédération dénonce également le non-respect des lois en vigueur. Elle estime qu’environ 30 % des médicaments seraient vendus hors circuit légal, notamment dans certaines cliniques, points de vente non autorisés ou via des ventes directes.
Une situation jugée préoccupante, en particulier pour les médicaments sensibles à la température ou nécessitant des conditions strictes de conservation.
"La sécurité du patient est en jeu", alerte la CSPM, qui appelle à un renforcement des contrôles et à l’application rigoureuse de la réglementation.
Mobilisation en perspective
À l’issue de la réunion avec le Conseil de la Concurrence, la profession pourrait donc entrer dans une phase de mobilisation. Grève générale et sit-in devant le ministère de la Santé figurent parmi les options envisagées.
"L’unité, la détermination et la responsabilité collective seront les garantes de la préservation de notre profession et de sa dignité", conclut la Confédération.
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