Economie
Ouverture du capital des pharmacies: Ahmed Rahhou apporte des précisions
10/03/2026 - 14:26
Khaoula BenhaddouL’ouverture du capital des pharmacies, un sujet épineux qui a fait couler beaucoup d’encre, a été au cœur d’une conférence de presse organisée ce mardi 10 mars par le Conseil de la concurrence.
L’institution y a présenté son avis en mettant particulièrement en avant la nécessité d’ouvrir le débat sur l’évolution du modèle économique des officines.
Lors de cette rencontre, Ahmed Rahhou, président du Conseil de la concurrence, a expliqué que cette proposition s’inscrit dans une vision plus large visant à réformer le système de distribution des médicaments et à améliorer les services rendus aux citoyens.
Selon lui, l’objectif du Conseil est avant tout d’ouvrir un débat national sur l’évolution du secteur pharmaceutique, dans un contexte marqué par les transformations du système de santé et l’élargissement de la couverture médicale.
Un marché de 25 milliards de dirhams
Le marché du médicament représente un poids économique important au Maroc. Selon les données présentées par le Conseil de la concurrence, son chiffre d’affaires global a atteint 25,9 milliards de dirhams en 2024, dont 10,6 milliards de dirhams d’importations et 1,6 milliard de dirhams d’exportations.
Une grande partie de ces dépenses transite par les pharmacies. Sur près de 25 milliards de dirhams dépensés chaque année pour les médicaments, environ 13 milliards passent par les officines, dont près de 60% concernent la chaîne de distribution.
Le pays compte aujourd’hui 56 établissements pharmaceutiques industriels et 14.134 pharmacies d’officine. Les dépenses en médicaments des régimes d’assurance maladie, notamment la CNOPS et la CNSS, ont atteint 11,86 milliards de dirhams. Avec 27,8 millions de bénéficiaires de l’Assurance maladie obligatoire (AMO), les médicaments représentent près d’un tiers des dépenses du système.
Pour Ahmed Rahhou, l’importance de ces montants pose inévitablement la question de la qualité du service rendu aux citoyens en contrepartie.
Il a notamment pointé la question des horaires d’ouverture des pharmacies. "Dans de nombreux cas, le citoyen ne trouve pas de pharmacie ouverte tout au long de la journée", a-t-il relevé, estimant que cette situation interroge l’efficacité du modèle actuel, y compris dans les grandes villes.
Dans ce sens, le rapport du conseil précise une forte concentration géographique: près de 45% des pharmacies sont situées dans les régions de l’axe Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra.
Une densité de pharmacies très élevée
Le rapport met en lumière la forte croissance du nombre de pharmacies au Maroc au cours de la dernière décennie. En 2024, le pays compte 14.134 officines, contre 9.185 en 2015, soit une hausse de 54%.
Le ratio atteint désormais une pharmacie pour 2.600 habitants, soit près du double de la recommandation de l’Organisation mondiale de la santé, qui préconise une officine pour 5.000 habitants.
Nombre élevé des pharmaciens diplômés
Par ailleurs, le nombre de diplômés en pharmacie continue d’augmenter. En 2024, 910 nouveaux pharmaciens ont obtenu leur diplôme, contre 297 en 2016. Beaucoup d’entre eux choisissent d’ouvrir leur propre officine, souvent faute d’autres opportunités professionnelles.
Cette situation exerce une pression croissante sur la rentabilité du secteur. Selon les professionnels, entre 4.000 et 5.000 pharmaciens seraient aujourd’hui en difficulté financière, certains étant proches de la faillite.
Vers des pharmacies avec plusieurs pharmaciens
Dans plusieurs pays, les pharmacies fonctionnent avec plusieurs pharmaciens au sein d’une même officine, ce qui permet d’organiser un système de rotation et d’assurer une continuité du service. Au Maroc, chaque pharmacie dispose généralement d’un seul pharmacien.
Dans ce sens, Ahmed Rahhou a insisté sur un principe fondamental: lorsque le citoyen se rend dans une pharmacie, il doit trouver le pharmacien lui-même, car la délivrance des médicaments doit être assurée par un professionnel responsable; "le problème ne réside pas tant dans le nombre d’officines que dans l’organisation du service et la disponibilité des pharmacies à différents moments de la journée."
Selon lui, si un modèle proche de celui appliqué en France était adopté, avec plusieurs pharmaciens par officine, le nombre de professionnels exerçant effectivement pourrait atteindre près de 32.000 pharmaciens.
Atténuer la pression financière
Le président du Conseil de la concurrence a également évoqué la pression financière croissante qui pèse sur le secteur du médicament, notamment avec l’extension de la couverture sanitaire.
Cette évolution entraîne une hausse des dépenses de santé, supportées en partie par les citoyens à travers leurs contributions, ce qui pousse les pouvoirs publics à rechercher des solutions pour limiter la pression sur les prix des médicaments et les marges.
Dans plusieurs pays, une part importante du chiffre d’affaires des pharmacies provient d’activités parallèles, comme les produits parapharmaceutiques ou certains services pharmaceutiques.
"En France, ces activités représentent entre 20% et 30% du chiffre d’affaires des pharmacies, tandis qu’en Arabie saoudite, elles atteignent environ 50%", a précisé Ahmed Rahhou. Cette diversification permet de réduire la dépendance à la vente de médicaments et d’assurer une situation financière plus stable pour les officines.
L’ouverture du capital pour soutenir les pharmacies
C’est dans ce contexte que le Conseil de la concurrence évoque la possibilité d’une ouverture encadrée du capital des pharmacies. L’objectif serait d’attirer des investissements permettant d’agrandir les officines, de développer les espaces de vente et d’améliorer les services proposés.
Une telle évolution pourrait également permettre d’employer davantage de pharmaciens et d’étendre les horaires d’ouverture des pharmacies, sans que le financement repose uniquement sur le pharmacien lui-même.
Ahmed Rahhou insiste toutefois sur un point essentiel: l’ouverture du capital ne signifie pas que la vente des médicaments serait assurée par d’autres acteurs.
"Le pharmacien responsable restera celui qui délivre le médicament", a-t-il affirmé, rappelant que presque tous les secteurs professionnels au Maroc sont ouverts à l’investissement, alors que celui des pharmacies demeure une exception.
Des médicaments parfois concentrés dans certaines officines
Le président du Conseil a également souligné une autre difficulté: certaines petites pharmacies ne disposent pas des moyens financiers nécessaires pour acheter des médicaments très coûteux.
Cette situation fait que ces produits ne sont disponibles que dans un nombre limité d’officines, créant une forme de concentration.
Selon lui, l’intégration dans des chaînes ou des regroupements de pharmacies pourrait permettre de dépasser cette contrainte et d’assurer une meilleure disponibilité des médicaments.
Des alternatives sur la table
Le Conseil insiste néanmoins sur le fait qu’il ne cherche pas à imposer une solution unique. L’ouverture du capital constitue une piste parmi d’autres.
Parmi les alternatives évoquées figurent notamment le développement de regroupements ou de structures collectives entre pharmaciens, ainsi que la révision du mode de calcul des marges bénéficiaires entre pharmaciens et grossistes.
L’institution propose également d’examiner la possibilité de développer de nouveaux services, comme la livraison de médicaments, notamment en soirée; "ce point doit également être au cœur du débat, notamment sur qui doit gérer la livraison des médicaments", explique Ahmed Rahhou.
Un débat qui concerne toute la société
Pour le responsable, la réforme du secteur pharmaceutique ne concerne pas uniquement les professionnels. Elle implique également les pouvoirs publics, le Parlement et les citoyens, qui contribuent au financement du système de santé et sont en droit d’attendre un service efficace.
Pour conclure, Ahmed Rahhou a précisé que l'ouverture encadrée des capitaux privés pourraient constituer un levier pour soutenir la transformation et la modernisation du secteur officinal.
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