Société
Découverte paléontologique majeure dans l'Anti-Atlas: Le Maroc révèle le plus ancien "visage" de requin au monde en 3D
10/07/2026 - 12:16
Youness Oubaali | Mohammed Fizazi
Une étude internationale majeure vient de lever le voile sur l’anatomie spectaculaire de Phoebodus saidselachus, un ancêtre des requins modernes ayant vécu au Maroc il y a 367 millions d'années. Grâce à six squelettes fossilisés d’une rareté exceptionnelle découverts dans la région du Maïder, les scientifiques ont reconstruit pour la première fois la tête en trois dimensions de ce super-prédateur, qui pouvait mesurer plus de 2,5 mètres de long.
Les roches de l'Anti-Atlas marocain n’en finissent pas de bouleverser l’histoire de l'évolution marine. Une équipe de recherche internationale, associant notamment les universités de Zurich, de Chicago et les chercheurs marocains des universités Hassan II de Casablanca et Hassan Premier de Berrechid, vient de publier une étude révolutionnaire dans la prestigieuse revue Acta Palaeontologica Polonica. Leurs travaux portent sur le genre Phoebodus, la lignée primitive la plus ancienne connue des élasmobranches, le groupe biologique qui rassemble les requins, les raies et les squatines d'aujourd'hui.
C'est dans la commune du Maïder, au cœur d’une formation géologique riche en gisements ferrugineux, que six nouveaux squelettes de l'espèce Phoebodus saidselachus ont été extraits. Datés du Famennien (Dévonien supérieur, environ 367 millions d'années), ces spécimens bénéficient d’un état de conservation tridimensionnel qualifié de « spectaculaire » par les auteurs, incluant la préservation de structures cartilagineuses, de la peau et du squelette branchial.
Contacté par SNRTnews, Abdelouahed Lagnaoui, professeur de paléontologie à l’École Supérieure de l’Éducation et de la Formation de Berrechid (Université Hassan Premier) et membre de l'équipe de recherche, a précisé que ces échantillons ont permis, pour la première fois, de reconstruire la tête, le crâne et le cerveau virtuel de cette créature avec une précision 3D. Un accomplissement que les chercheurs qualifient d'inédit pour les requins.
Il a expliqué que l'étude démontre que les fossiles découverts constituent les plus anciens spécimens de requins à conserver une tête complète en trois dimensions. Cela a fourni aux scientifiques des informations anatomiques auparavant inaccessibles, notamment les proportions du corps, la forme des nageoires, la structure cartilagineuse des branchies, le cerveau et la peau recouverte de micro-écailles, en plus de détails précis sur le crâne et le système nerveux.
Le chercheur a poursuivi en affirmant que ces résultats confirment la place scientifique croissante du Maroc dans la recherche paléontologique. Ils indiquent que la région de l'Anti-Atlas oriental est devenue, au cours des dernières années, l'un des sites mondiaux les plus importants pour révéler l'évolution des poissons cartilagineux à la fin du Dévonien. En effet, dans des couches rocheuses datant du Famennien, les chercheurs ont découvert plusieurs squelettes quasi complets de cette espèce de requin, dont certains dépassent deux mètres et demi de long, tandis que certains crânes ont conservé des détails précis ayant permis de réaliser des tomographies à rayons X et de reconstruire numériquement leur anatomie.
Un visage similaire au requin bleu contemporain
Abdelouahed Lagnaoui indique que l'étude montre que ce requin ancien possédait une tête allongée et un museau pointu, ressemblant fortement à la forme du requin bleu contemporain, avec un crâne mince et de grands yeux, ce qui suggère qu'il était un nageur rapide et un prédateur actif dans les mers anciennes.
De même, la reconstruction du cerveau a révélé que sa structure était plus développée qu'on ne le pensait auparavant. Les scientifiques ont pu identifier les voies de plusieurs nerfs ainsi que les parties du système responsable de l'équilibre et de la perception sensorielle, ce qui aide à comprendre comment le cerveau a évolué chez les premiers requins.
Indices d'un prédateur actif et redoutable
Parmi les résultats les plus marquants de l'étude, ajoute le même intervenant, figure la découverte d'un aiguillon de nageoire appartenant à un autre poisson cartilagineux, enfoncé dans la mâchoire de l'un des spécimens. Cela est considéré comme une preuve directe que cette espèce chassait des proies relativement grandes, et n'était pas un simple organisme se nourrissant de petites créatures.
L'équipe a également constaté que ses dents se renouvelaient à un rythme élevé, une caractéristique qui distingue encore les requins modernes. Cela indique que ce mécanisme est apparu très tôt dans l'histoire des requins et a contribué à maintenir l'efficacité de la prédation en remplaçant continuellement les dents usées.
L’arsenal offensif de Phoebodus se composait ainsi de rangées de dents spécialisées à trois pointes. L'analyse confirme que ce squale ne conservait pas ses vieilles dents mais bénéficiait d'un taux de remplacement et de chute extrêmement élevé. Ce mécanisme lui permettait de disposer en permanence de pointes acérées pour harponner des proies glissantes ou à carapace souple.
La preuve de sa férocité est gravée dans la roche : sur l’un des spécimens, les scientifiques ont identifié un aiguillon fossile de 15 millimètres appartenant à un autre animal marin, encore fiché dans l'articulation de sa mâchoire, stigmate d'une attaque violente.
Plus fascinant encore, les chercheurs ont analysé une dalle rocheuse où le squelette d'un Phoebodus s’est fossilisé en s'enroulant autour du crâne d’un autre requin contemporain, Maghriboselache mohamezanei. Les positions respectives indiquent une mort simultanée. Pris dans l'intensité d'un combat territorial ou d'une rivalité agressive, les deux monstres marins ont coulé ensemble vers les profondeurs anoxiques (privées d'oxygène) du bassin préhistorique, s'y asphyxiant instantanément avant d'entrer dans l’éternité géologique.
Redessiner l'arbre évolutif des requins
Lagnaoui a souligné que l'importance de la découverte ne se limite pas à l'aspect anatomique. Les nouvelles données ont permis de réévaluer l'évolution de cette espèce au sein de l'arbre phylogénétique des requins, représentant ainsi l'une des plus anciennes branches ayant précédé l'apparition des requins modernes (Reconstruction du squelette de Phoebodus saidselachus du Famennien moyen).
Pour ce faire, les chercheurs se sont appuyés sur des techniques de tomographie assistée par ordinateur et de modélisation 3D, parallèlement à des analyses évolutives avancées ayant comparé plus de 200 caractères anatomiques de dizaines d'espèces éteintes et contemporaines. Cela a renforcé l'hypothèse qui considère Phoebodus comme l'un des plus anciens ancêtres des requins véritables.
Cette découverte consolide le statut du Maroc comme l’un des plus importants conservatoires mondiaux de l'histoire de la biodiversité marine primitive. Les fossiles originaux sont désormais partagés entre les collections de l'Université de Zurich et l’École Supérieure de l’Éducation et de la Formation de Berrechid.
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