Economie
Maroc-Turquie: Le défi du rééquilibrage de la balance commerciale face à la hausse des importations
11/07/2026 - 09:43
Khawla Znaizini
Les échanges commerciaux entre la Turquie et le continent africain ont poursuivi leur trajectoire ascendante au cours du premier semestre de cette année. Les exportations turques vers l'Afrique ont atteint 11 milliards de dollars, soit une progression de 12 % par rapport à la même période de l'année précédente, selon les dernières données du Conseil des exportateurs turcs (TIM).
Au premier rang des partenaires africains, le Maroc s'impose comme le premier importateur de produits turcs sur le continent. Le Royaume a absorbé des exportations d'une valeur de près de 2,2 milliards de dollars, devançant ainsi l'Égypte, la Libye et l'Algérie. Cette dynamique témoigne du renforcement continu de la présence économique turque sur le marché marocain, en dépit des mesures restrictives adoptées par Rabat ces dernières années pour limiter le déficit de la balance commerciale entre les deux pays.
Une compétitivité turque accrue Au niveau bilatéral, les données du mois d'avril indiquent que les exportations turques vers le Royaume ont bondi de 15,8 % au cours du premier trimestre de l'année en cours, dépassant 1,026 milliard de dollars. Les produits chimiques arrivent en tête de ces expéditions avec plus de 312 millions de dollars, suivis par l'industrie automobile, le textile, l'ameublement et d'autres biens industriels.
Badr Zaher AL Azrak, professeur d'économie et de droit des affaires à l'Université Hassan II de Casablanca, explique cette hausse par la compétitivité intrinsèque de l'industrie turque, caractérisée par la diversification de ses produits, leur qualité et leurs prix attractifs, en plus de l'Accord de libre-échange (ALE) qui facilite l'accès au marché marocain. Il ajoute que la dépréciation de la livre turque a renforcé cette compétitivité par rapport à d'autres pays. En parallèle, l'économie marocaine exprime une demande croissante pour plusieurs produits industriels (chimie, pièces automobiles, textile, ameublement), des secteurs où la Turquie dispose d'une base de production solide, reflétant une complémentarité partielle entre les besoins du marché marocain et les capacités turques.
Une stratégie africaine globale Cette performance s'inscrit dans le cadre d'une stratégie plus large d'Ankara visant à fortifier son ancrage économique en Afrique. La diplomatie commerciale est devenue l'un des piliers de la politique étrangère de la Turquie, conformément à sa « Stratégie de développement des relations commerciales et économiques avec les pays africains » lancée par le ministère du Commerce turc en 2003. Ce plan vise à encourager les investissements mutuels et à accroître la présence des entreprises turques dans les secteurs des contrats publics, de l'énergie, de la santé, de l'agriculture et des infrastructures.
Pour rappel, Rabat et Ankara sont liés par un accord de libre-échange signé en 2004 et entré en vigueur ultérieurement. Face au creusement continu du déficit commercial au détriment du Maroc, les autorités marocaines ont révisé cet accord en 2020, imposant notamment des droits de douane allant jusqu'à 90 % sur les importations de textiles et de vêtements de prêt-à-porter turcs afin de protéger le tissu industriel national. Toutefois, plusieurs analystes estiment que ces mesures n'ont pas permis de résorber le déficit de manière significative, la concurrence s'étant étendue à d'autres secteurs industriels.
Les leviers d'un rééquilibrage durable Selon M. Al Azrak, une réorganisation des échanges passe par l'activation des mécanismes de révision périodique de l'ALE et l'application des instruments de défense commerciale en cas de préjudice avéré pour l'industrie nationale, dans le respect des engagements internationaux du Maroc. L'universitaire préconise également d'inciter les opérateurs turcs à investir directement au Maroc plutôt que de se limiter à l'exportation de produits finis, tout en soutenant la compétitivité des entreprises marocaines pour pénétrer le marché turc. Il souligne que le déficit s'explique aussi par l'habitude des entreprises marocaines à se tourner quasi exclusivement vers le marché européen, l'absence de mécanismes efficaces pour prospecter de nouveaux marchés et l'impact limité des incitations à l'export. Il appelle à renforcer le tissu entrepreneurial national, en particulier les PME, et à améliorer l'offre logistique par la création de lignes maritimes dédiées.
De son côté, l'expert économique et financier Taïeb Aisse souligne que la Turquie est devenue pour le Maroc un fournisseur clé de produits de haute qualité à prix compétitifs. Auparavant dépendants de partenaires européens (France, Espagne, Allemagne, Italie), les circuits d'approvisionnement marocains intègrent désormais les produits turcs en raison de leur rapport qualité-prix avantageux.
M. Aisse estime que les débats sur le prétendu "dumping" des produits turcs ne doivent pas être perçus comme une menace si l'industrie nationale parvient à moderniser sa compétitivité. Le marché marocain faisant face à une concurrence accrue de produits chinois, indiens et coréens, l'urgence réside dans la mise à niveau de la production nationale plutôt que dans l'accumulation de barrières tarifaires. Selon lui, le Maroc dispose de réelles opportunités d'exportation vers la Turquie, notamment dans les secteurs des phosphates et dérivés, de la chimie, des composants automobiles et aéronautiques, ainsi que des produits agricoles et de la pêche, sous réserve de lever certains obstacles techniques et douaniers. Il conclut que les taxes douanières additionnelles finissent souvent par être supportées par le consommateur final et n'empêchent pas l'importation en l'absence d'alternatives locales; l'amélioration de la compétitivité et la diversification de l'offre marocaine demeurent les seules options durables.
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