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"Pas de nourriture, rien": la famine hante le Soudan
29/01/2025 - 12:51
AFP
En l'espace de deux mois, Mona Ibrahim a enterré deux de ses enfants emportés par la famine dans un camp de déplacés au Soudan, pays d'Afrique de l'Est ravagé par près de deux ans de guerre entre l'armée et les paramilitaires.
Impuissante, cette mère de famille de 40 ans a vu s'éteindre Rania, sa fille de dix ans, puis Monastir, son fils de huit mois, dans le camp de Zamzam.
Désormais, Mme Ibrahim craint pour la vie de Rachida, son autre fille âgée de quatre ans, qui souffre d'une une anémie sévère sans aucun soin médical.
"J'ai peur de la perdre aussi. Nous sommes abandonnés. Il n'y a pas de nourriture, pas de médicaments, rien", se lamente-t-elle auprès de l'AFP dans une communication vidéo par WhatsApp, assise devant son abri sans toit, près d'El-Facher, la capitale assiégée du Darfour-Nord (sud-ouest).
Elle raconte comment elle a perdu deux de ses enfants: "Je ne pouvais que les tenir dans mes bras pendant qu'ils s'éteignaient", dit-elle.
Rania fut la première à succomber. Dans le seul hôpital d'El-Facher encore en fonction mais en sous-effectif et sans équipement, elle est décédée en novembre, trois jours après y avoir été admise pour une diarrhée aiguë. Quelques semaines plus tard, Montasir a suivi, le corps gonflé par une malnutrition sévère.
Depuis mai dernier, la ville est assiégée par les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) en guerre depuis avril 2023 contre l'armée régulière.
La famine frappant l'immense camp de déplacés à Zamzam, créé en 2004 et abritant de 500.000 à un million de personnes, a été déclarée selon un système de classification soutenu par des agences de l'ONU. Elle s'est propagée à deux autres camps de la région ainsi qu'à certaines parties des monts Nouba, dans le sud du pays.
Le gouvernement fidèle à l'armée a nié l'existence de ce fléau, alors que des millions de personnes souffrent du manque de nourriture.
Dans Salam 56, l'une des 48 unités surpeuplées qui composent le camp de Zamzam, des mères bercent leurs enfants trop faibles pour se tenir debout. Des familles s'y passent un bol rempli de résidus d'arachides sans saveur.
"C'est tout ce que nous avons", confesse Rawiya Ali, 35 ans, mère de cinq enfants. A proximité, se trouve un seau d'eau brunâtre provenant d'un réservoir d'eau de pluie situé à trois km. "Les animaux y boivent et nous aussi", dit-elle.
Salam 56 abrite plus de 700 familles déplacées par la guerre actuelle. Son coordinateur, Adam Mahmoud Abdullah, dit avoir reçu seulement quatre livraisons d'aide alimentaire depuis le début de la guerre il y a 21 mois, dont la plus récente remonte à septembre, une dizaine de tonnes de farine. "Depuis, plus rien n'est arrivé", dit-il à l'AFP.
La désolation de Zamzam illustre la férocité de cette guerre qui a fait des dizaines de milliers de morts, déraciné plus de 12 millions de personnes et créé la "plus grande crise humanitaire jamais enregistrée", selon le Comité international de secours (IRC).
A environ 700 km au sud-est du camp de Zamzam, la situation est tout aussi désastreuse.
Devant l'une des dernières cuisines communautaires en activité de la ville de Dilling, au Kordofan-sud, les files d'attente s'étirent sans fin, raconte à l'AFP Nazik Kabalo, à la tête d'un groupe de défense des droits des femmes.
Sur les photos qu'elle a partagées avec l'AFP, des hommes, des femmes et des enfants frêles, le ventre gonflé et la peau tendue sur des os ont du mal à tenir debout.
Après des jours sans une seule bouchée, "certains s'effondrent. D'autres, quand ils reçoivent de la nourriture (...), la vomissent", a-t-elle dit.
Au Kordofan-sud, naguère riche région agricole, les paysans mangent les semences destinées à être plantées et d'autres font bouillir des feuilles.
"Nous constatons la faim dans des régions qui n'ont jamais connu de famine", assure Mme Kabalo.
La faim sévit désormais dans ce pays riche en ressources naturelles, même à des centaines de kilomètres des zones touchée par la famine.
A Gedaref, à 400 km au sud est de Khartoum, où vivent plus d'un million de personnes déplacées, des familles fuyant la guerre arrivent affamées et désespérées.
Mary Lupul, directrice humanitaire de l'ONG Save the Children, raconte à l'AFP avoir vu "des enfants si maigres avec le nez qui coule et souffrant de conjonctivite. Les parents prennent des décisions déchirantes, décidant lequel de leurs enfants nourrir".
Dans le sud de la capitale Khartoum, les équipes du Programme alimentaire mondial (PAM) ont rapporté avoir vu des personnes "avec juste la peau sur les os" survivre en se nourrissant de lentilles et de céréales bouillies, a déclaré à l'AFP Leni Kinzli, responsable de la communication.
Les ONG d'aide humanitaire disent que la guerre rend leur travail quasi impossible.
"On ne peut tout simplement pas charger des vivres dans un camion et les conduire dans les zones touchées par la famine. Les multiples points de contrôle, les refus et les pillages par des groupes armés bloquent souvent l'accès à ceux qui en ont désespérément besoin", constate Mme Lupul.
Sans une action rapide, le pays risque d'être dévasté par la famine, avertissent les ONG.
"Des gens meurent maintenant, mais l'impact à long terme hantera le Soudan pendant des générations", a déclaré Mme Lupul.
Alors que la nuit tombe sur le camp de Zamzam, la fille de Mona Ibrahim est allongée sans énergie, le souffle court. "Je ne sais pas combien de temps nous pourrons encore tenir", dit-elle lasse.
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