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Julian Assange libéré: fin d'une saga judiciaire et médiatique de 14 ans
25/06/2024 - 17:02
Mohammed Fizazi
Après 14 tumultueuses années de batailles médiatiques et judiciaires, le calvaire du "cyber-militant" Julian Assange prend fin. Le cofondateur de Wikileaks a conclu, lundi 24 juin 2024, un accord de plaider coupable avec les Etats-Unis qui lui permet d'être libre à nouveau mettant fin à une saga captivante de secrets dévoilés, de combats pour la transparence, et de controverses mondiales qui ont secoué les fondations du pouvoir et de la diplomatie internationale.
Tout a commencé le 4 octobre 2006 lorsque John Young, cofondateur de WikiLeaks et fondateur de cryptome.org, enregistre le nom de domaine wikileaks.org. À partir de décembre de la même année, un groupe de personnes engagées, parmi lesquelles émerge Julian Assange, crée officiellement le site web WikiLeaks. Dès ses débuts, WikiLeaks se distingue par une base de données impressionnante de plus de 1,1 million de documents, grâce à une communauté internationale de dissidents, technologues et mathématiciens.
Bien que les créateurs de WikiLeaks restent en grande partie anonymes, Julian Assange devient rapidement le visage emblématique de l'organisation. Se décrivant comme un membre du comité consultatif, il revendique une vision inspirée par Nicolas Bourbaki, un pseudonyme collectif utilisé par des mathématiciens français. En 2010, WikiLeaks est officiellement géré sous le nom de Sunshine Press Production, une société de droit islandais.
La véritable célébrité de WikiLeaks débute le 5 avril 2010, avec la publication d'une vidéo de l'armée américaine montrant un hélicoptère Apache attaquant un groupe d'hommes à Bagdad, dont deux photographes de Reuters. Cette vidéo, intitulée "Collateral Murder", expose brutalement la réalité de la guerre en Irak et fait sensation dans le monde entier. Quelques mois plus tard, en juillet, WikiLeaks publie les "War Logs", 91.000 documents militaires secrets sur la guerre en Afghanistan, en collaboration avec des journaux de renommée internationale.
En octobre 2010, WikiLeaks frappe encore plus fort en révélant 391.832 documents sur la guerre en Irak, dévoilant les horreurs et les abus commis pendant le conflit. Puis, en novembre de la même année, c'est le "Cablegate" qui secoue la diplomatie mondiale avec la publication de plus de 250.000 télégrammes diplomatiques américains. Ces révélations, saluées par certains comme un triomphe de la transparence, ont aussi valu à Assange de nombreux ennemis puissants, notamment aux États-Unis.
Les révélations se succèdent, chacune plus explosive que la précédente. En janvier 2011, WikiLeaks divulgue des informations sur des comptes bancaires secrets dans des paradis fiscaux, livrées par l'ancien banquier Rudolf Elmer. En avril, c'est au tour des dossiers de Guantánamo d'être mis en lumière, révélant des détentions arbitraires et des abus systématiques. Julian Assange devient alors une figure controversée, admiré par certains pour son engagement envers la transparence et la justice, décrié par d'autres comme un ennemi de l'État.
Entre 2012 et 2019, il se réfugie à l'ambassade d'Équateur à Londres pour échapper à une extradition vers la Suède, où il est accusé de délits sexuels qu'il nie catégoriquement, les considérant comme un prétexte pour être extradé vers les États-Unis. Julian Assange était détenu à la prison de haute sécurité de Belmarsh, dans l'est de Londres, depuis avril 2019, après avoir été extrait de l'ambassade d'Équateur, où il s'était réfugié sept ans plus tôt, déguisé en coursier.
Le 11 avril 2019, la protection équatorienne prend fin et Assange est arrêté par la police britannique. Les États-Unis demandent immédiatement son extradition, l'accusant d'espionnage et de complot pour obtenir et divulguer des informations classifiées. Les charges retenues contre lui pourraient lui valoir jusqu'à 175 ans de prison. Malgré une première décision britannique en janvier 2021 refusant son extradition pour des raisons de santé mentale, les appels se succèdent et en juin 2022, la justice britannique donne son feu vert à l'extradition d'Assange. Cependant, en mai 2024, un espoir renaît pour Assange: deux juges britanniques lui accordent le droit de faire appel. Le mois suivant, un accord de plaider coupable avec la justice américaine permet sa libération. Condamné à 62 mois de prison, déjà purgés en détention provisoire, il est enfin libre de regagner son Australie natale.
Cette annonce arrive alors que la justice britannique devait examiner en juillet un ultime recours contre son extradition. Ses proches le décrivent comme très diminué physiquement par 12 ans d'enfermement, dont cinq en prison, et sa défense n'a cessé d'alerter sur le risque qu'il se suicide. "Julian sera mis dans un trou, si profond qu'on ne le reverra jamais", avait affirmé mi-février Stella Assange, son ancienne avocate, qu'il a épousée derrière les barreaux en mars 2022. "Tout le monde sait que la santé mentale de Julian est extrêmement préoccupante et que sa survie est en jeu", avait encore répété celle avec qui il a eu deux enfants.
Les États-Unis tenaient à juger l'ancien hacker pour la diffusion, à partir de 2010 sur la plateforme WikiLeaks, de plus de 700.000 documents concernant les activités militaires et diplomatiques de Washington, notamment en Irak et Afghanistan. Assange acquiert une grande notoriété en tant que "cyber-warrior" aux cheveux blancs, mais son image se brouille notamment en 2016 avec la diffusion de courriels piratés du Parti démocrate pendant la campagne présidentielle américaine, qui suscite des éloges du candidat Donald Trump et alimente les soupçons de collusion avec la Russie.
L'Australien a commencé sa vie ballotté de droite à gauche par sa mère, Christine Ann Assange, une artiste de théâtre séparée de son père avant sa naissance. Il compare son enfance à celle de Tom Sawyer, entre construction d'un radeau et exploration de son environnement. À 15 ans, il a déjà vécu dans plus de 30 villes australiennes avant de se poser à Melbourne où il étudie les mathématiques, la physique et l'informatique. Happé par la communauté des hackers, il commence à pirater les sites internet de la Nasa ou du Pentagone en utilisant le pseudonyme de "Mendax".
Dans son livre "Inside Wikileaks", Daniel Domscheit-Berg rapporte qu'en 1987, à seulement 16 ans, Julian Assange plonge dans le monde du hacking sous le pseudonyme "Mendax" – signifiant "menteur" en latin – avant d'adopter "Prof", un nom inspiré du roman *Cryptonomicon* de l'auteur de science-fiction américain Neal Stephenson.
Quatre ans plus tard, en 1991, son talent de hacker le mène à une attaque audacieuse contre un serveur australien de la multinationale des télécommunications Nortel. Cette incursion attire l'attention des autorités, et en octobre, la police australienne fait irruption à son domicile. En 1996, Julian Assange se retrouve devant la justice, où il plaide coupable. Reconnu pour son absence d'intention malicieuse et sa difficile enfance, il s'en tire avec une peine légère: 2.100 dollars australiens de dommages-intérêts.
Lorsqu'il lance WikiLeaks pour "libérer la presse" et "démasquer les secrets et les abus d'État", en 2006, il devient, selon un de ses biographes, "l'homme le plus dangereux du monde". Il se fait connaître du grand public en 2010 avec la publication de centaines de milliers de documents américains, ce qui lui vaut d'être présenté comme un champion de la liberté d'informer.
Dix ans avant son arrivée à la Maison Blanche, Joe Biden, alors vice-président de Barack Obama, estimait que Julian Assange s'apparentait davantage à un "terroriste high tech" qu'à un héritier des "Pentagon papers" ayant révélé dans les années 1970 les mensonges des États-Unis sur la guerre du Vietnam. "Selon le vice-président nord-américain, la vérité sur les États-Unis, c'est du terrorisme", avait rétorqué Julian Assange, qui affirmait aussi en 2013 à l'AFP que ce pays voulait "se venger" de lui.
Au cœur de la tourmente judiciaire qui l'entoure, Julian Assange est souvent décrit par de nombreux médias comme un journaliste, et son travail est présenté comme une extension de la liberté de la presse.
Cependant, les États-Unis rejettent cette caractérisation, leur permettant de le poursuivre sans être contraints par le premier amendement de leur constitution, qui protège la liberté d'expression et de la presse. La présidente de la Fédération internationale des journalistes, ayant délivré à Assange une carte de presse internationale valable jusqu'au 8 septembre 2023, dénonce cette poursuite acharnée comme une attaque contre la liberté de la presse.
En 2011, les cinq journaux (dont le New York Times, The Guardian et Le Monde) associés à WikiLeaks avaient condamné la méthode de la plateforme, qui rend publics des télégrammes du département d'État américain non expurgés, estimant qu'ils sont susceptibles de "mettre certaines sources en danger". Mais, fin 2022, les mêmes journaux ont appelé le gouvernement américain à abandonner les poursuites contre Julian Assange car "publier n'est pas un délit".
Ce mardi 26 juin 2024, Julian Assange est libre et a quitté le Royaume-Uni. L'annonce de son accord avec la justice américaine marque la fin d'une longue bataille judiciaire et un nouveau chapitre dans un épisode long et tumultueux de l’histoire de la presse.
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