Economie
La dette extérieure, un mal nécessaire?
13/04/2021 - 13:43
Imane Benichou
Alors que la dette extérieure est en constante augmentation sous l’effet du choc brutal produit par la pandémie du coronavirus, elle est toujours sujette à controverse sur son bénéfice pour la croissance économique du pays.
Aujourd’hui, la dégradation des revenus et les mesures de relance budgétaire au Maroc ont contribué considérablement au creusement des déficits publics et par conséquent à l’augmentation de l’endettement. "La dette a beaucoup augmenté ces dernières années et plus particulièrement la dette extérieure. Les derniers chiffres parlent de plus 374,3 milliards de dirhams (MMDH) de dette extérieure et bien évidemment, il y a la dette du Trésor mais également la dette des établissements publics", a rappelé le fiscaliste Mohamed Rahj, contacté par SNRTnews.
"Au cours des dernières années, on a recouru massivement à l’endettement pour une série de raisons. Les ressources internes n’arrivaient pas à faire face aux besoins et la fiscalité n’arrivait pas à satisfaire les dettes ordinaires. L’année dernière est une année exceptionnelle. Nous sommes allés même à financer une partie de la dépense publique ordinaire par les emprunts", a-t-il déclaré.
Après une quasi-stabilité en 2019, l’endettement du Trésor aurait, selon les estimations de Bank Al-Maghrib (BAM), augmenté à 77,4% du PIB en 2020, et devrait atteindre 79% en 2021 puis 81,3% en 2022. Lors d’un point de presse tenu mardi 23 mars à l'issue de son premier Conseil de politique monétaire de l'année 2021, le Wali de BAM, Abdellatif Jouahri avait même annoncé que la conséquence immédiate de l’aggravation du déficit hors privatisation est l’endettement du Trésor. "La situation s’était stabilisée autour de 65% en 2019, le même chiffre en 2018 et pratiquement le même chiffre en 2017. En 2020, nous allons monter à 77,4% du PIB, c’est-à-dire d’un seul coup on va prendre plus de 10 points sur la dette", avait-t-il dit.
Toujours selon les propos de Jouahri, il y aura une aggravation de l’endettement du trésor avec une composante intérieure qui progresserait de 58,4% du PIB en 2020 à 58,5% en 2021, "mais de façon un peu plus sensible" à 60,2% en 2022. Par contre, la dette extérieure du Trésor passerait de 19% du PIB en 2020 à 20,5% en 2021 puis à 21,1% en 2022.
Dans son rapport sur le Budget économique prévisionnel de 2021, publié en janvier, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) a annoncé que la dette extérieure du trésor aurait grimpé pour représenter 18,7% du PIB et 24% de l’encours global de la dette du trésor. Toutefois, la structure de la dette du trésor demeure dominée par la dette intérieure qui aurait représenté 59,1% du PIB. Ainsi, et compte tenu de l’effet d’une croissance économique négative et de la détérioration du déficit budgétaire, le ratio de l’endettement global du Trésor par rapport au PIB aurait atteint 77,7% en 2020, rebondissant de 12,8 points, après avoir baissé l'année dernière à 64,9% du PIB.
L’endettement est devenu massif ces dernières années. "L’endettement intérieur ne pose pas de problèmes parce que nous remboursons en dirham et généralement nous reconduisons les dettes", précise Rahj, également professeur à l'ISCAE. Il souligne en revanche que pour pouvoir rembourser la dette extérieure, "il faut produire plus de richesses et exporter davantage à l’international".
"La dette pose actuellement problème au niveau du remboursement, mais également au niveau du service de la dette. C’est un mal nécessaire surtout dans le cadre de la conjoncture actuelle", déclare-t-il.
Endettement et investissements
Une grande partie des investissements au Maroc est financée par les dettes extérieures. La question sur le caractère bénéfique de la dette extérieure par le biais des financements des investissements se pose alors. Tenant compte de la dette extérieure garantie, en légère augmentation, l’endettement public global se serait accru pour atteindre 94,6% du PIB en 2020, en augmentation de près de 14,2 points par rapport au ratio de 80,4% enregistré en 2019, selon le rapport prévisionnel du HCP de 2021.
"La dette extérieure est utile lorsqu’elle est utilisée et affectée au financement de l’investissement. C’est-à-dire tout simplement quand les moyens internes ne sont pas suffisants, il faut compléter le financement par le recours à l’emprunt extérieur, mais sous réserve ou une condition d’affecter les dollars et les euros contractés au financement de l’investissement", explique Rahj. "Ils sont, bien sûr et essentiellement, des financements des infrastructures capables de booster les investissements privés et, par le même fait, créer de la richesse".
Même son de cloche chez Mehdi Fakir. "Est-ce que c’est bénéfique ? Oui à condition que ça soit entièrement dédié à l’investissement", avance l'économiste et consultant en stratégie et Risk management, contacté par SNRTnews.
Il précise que l’utilisation de la dette extérieure peut également être acceptée au cas où elle est utilisée pour "maintenir la confiance dans l’attente de la reprise et dans l’attente que les secteurs économiques puissent générer de la valeur ajoutée en devis pour équilibrer les choses. C’est des arbitrages que les décision-makers prennent".
Toutefois, Fakir note que "certes l’endettement permet de soutenir les structures économiques", mais il n’est pas bénéfique s’il est uniquement orienté pour l’équilibrage de la balance de paiement.
Du même avis, Rahj précise que lorsque la dette est utilisée, "comme on l’a vu en partie en 2021 et 2020" pour financer les salaires et la vie quotidienne de l’État, "ça devient négatif". Il affirme par ailleurs que le recours à l’emprunt extérieur reste incontournable "tant que nous n’avons pas les moyens suffisants pour mobiliser les ressources à travers la fiscalité, mais à travers également les propriétés de l’État".
Un impact à long terme
Interpellé par SNRTnews sur le bénéfice de la dette extérieure, pour sa part, Hicham Attouch, professeur à l’université Mohammed V de Rabat répond : "Tout dépend de l’orientation de l’endettement. Si celui là est tourné vers l’investissement ou vers le fonctionnement", ajoute-t-il. Il affirme que bien que pas mal de dettes extérieures étaient effectivement orientées vers l’investissement, seules des études d’impacts, des analyses et des évaluations peuvent se prononcer sur l’usage de l’endettement ou sur son bénéfice. Une réalité relatée, selon le professeur, par la Cour des comptes, par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), par le HCP et par BAM, "ces quatre institutions de taille qui suivent un peu l’évolution de la conjoncture marocaine".
"Oui, on observe que sur pas mal d’investissement, il y a des résultats apparents, pour ne pas dire des impacts", précise-t-il, donnant ainsi l’exemple du TGV et des aménagements des zones touristiques. "Mais aller jusqu’à dire que ça eut un impact bénéfique sur l’économie, il faut le voir avec un peu de recul à moyen et à long terme", souligne Attouch. À preuve : le rapport publié en 2018 par la BM, intitulé "Le Maroc à l’horizon 2040, Investir dans le capital immatériel". "Le rendement des investissements faits par le Maroc doit être attendu jusqu’à 2040 pour accélérer l’émergence économique. Et donc il serait très difficile de se prononcer sur ce fait", affirme-t-il.
Cela dit, le professeur Attouch rappelle qu’il ne faut pas confondre l’usage de la ligne de précaution et de liquidité, obtenue auprès du FMI en mars 2020, d’un budget de 3 milliards de dollars à une dette extérieure. "Il s’agit d’une bouffée d’air qui a été donnée à travers la BAM pour renforcer les réserves. Elle est bien sûr remboursable sans intérêts. Elle ne rentre pas dans le calcul de la dette extérieure", conclut-il.
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