Société
Maisons de retraite pour personnes âgées: un tabou dites-vous?
07/10/2024 - 00:16
Khaoula Benhaddou
Il fut un temps où mettre un parent dans une maison de retraite était considéré comme une honte, voire une ligne rouge. Mais avec les changements socio-économiques que connait le Royaume, ce phénomène prend de plus en plus de l’ampleur.
"Le jour où l’on ouvrira la première maison de retraite au Maroc, notre société sera en voie de disparition". Cette citation de Feu SM le Roi Hassan II a marqué des générations et a longtemps été une des principes et des fondements des familles marocaines.
Mais depuis quelques années, la donne a changé. La croissance démographique, le vieillissement de la population, la baisse de la fécondité et les bouleversements socioéconomiques ont modifié la famille marocaine.
Selon les chiffres du Haut-Commissariat au Plan (HCP) publiés en 2022, le nombre des seniors a nettement augmenté. Ainsi, en 2022, les personnes âgées de plus de 60 ans représentaient 4,5 millions, ce chiffre devrait atteindre 6 millions en 2030 et grimpera à 10 millions en 2050 soit 23,2% de la population.
Le vieillissement de la population n’est pas la seule raison de ce phénomène. Contacté par SNRTnews, le sociologue Mouhcine Benzakour en cite bien d’autres; "il y a quelques années, une personne qui met un parent dans une maison de retraite était considéré comme un 'Meskhout el Walidine' (un ingrats). Aujourd’hui, l’idée commence à être acceptée, voire tolérée. La réalité sociale est là. Les appartements ne dépassent pas les 50m², c’est très étroit pour une famille qui ne peut plus accueillir une tierce personne et lui consacrer une chambre à part".
Et de poursuivre "ce n’est pas tout, chez une large partie de la société et notamment chez la classe moyenne, le salaire ne dépasse pas les 3000dhs… Donc il y a une réalité économique et sociale pesante et qui pousse certaines personnes à opter pour les maisons de retraite".
Une demande croissante face à une offre timide
Le besoin en maisons de retraite se fait de plus en plus ressentir surtout dans les grandes villes. Selon des chiffres du ministère de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille publiés en 2022, 6229 personnes âgées sont prises en charge par des centres de protection sociale alors que le nombre de ces centres ne dépassent pas les 80 répartis sur tout le Royaume. Des structures privées existent également dans les grandes villes pour accueillir souvent des retraités qui souffrent de maladies chroniques, qui sont grabataires et qui ont besoin d’une prise en charge complète.
Si ces structures étaient auparavant dans un état délabré, la donne a changé comme le confirme le sociologue Mouhcine Benzakour; "il ne faut pas nier qu’il y a une évolution dans ce domaine. J’interviens de temps en temps en faveur de ces messieurs et ces dames et je vois comment ils sont entretenus. Ce n’est plus l'image à l'ancienne où ils étaient délaissés, maltraités dans des lieux où régnaient les mauvaises odeurs. On ne trouve plus de ça. Aujourd'hui il y a des psychologues, il y a des médecins, et la qualité de vie s'est améliorée", explique le sociologue sans cacher sa réticence; "Est-ce que j'encourage cette pratique? Non, je n’encourage pas à laisser ses parents dans ces lieux. Par contre, si jamais il y a une obligation, pour une circonstance de la vie, il faut au moins que ces centres soient à la hauteur de la dignité du citoyen marocain".
Pour le sociologue, ces maisons de retraite ou centres pour personnes âgées doivent être pensés en prenant en compte la réalité de la société marocaine et ses caractéristiques socioéconomiques. Ces centres doivent également favoriser la proximité familiale et la relation intergénérationnelle.
"s’il arrive pour n’importe quelle raison de mettre un parent dans une maison de retraire, il ne faut absolument pas le priver des visites de ses enfants et petits-enfants. C’était le cas, il y a quelques années dans certains pays occidentaux, mais aujourd’hui, il y a un appel très puissant qui rappelle aux familles le rôle des grands-parents dans l'éducation des enfants et dans leur équilibre psychologique."
Et de poursuivre "la présence des seniors fait partie intégrale de la notion de la famille. Il y a un besoin énorme à revoir cette notion pour corriger un peu la représentation erronée concernant la famille. La famille nucléaire est un besoin économique, mais la famille élargie c’est un besoin psychologique, culturel, religieux… C'est un besoin vital."
Pour conclure, le sociologue appelle à prendre soin des personnes âgées, quels que soient leurs lieux d’accueil; "même s’il arrive de mettre un parent dans un centre ou une maison de retraite, cela ne veut pas dire les oublier ou les délaisser. Il faut leur rendre visite et leur apporter le strict minimum de soutien moral. Ces structures ne pourront jamais remplacer le rôle de la famille. Certes, dans ces structures, on peut leur offrir des soins, une prise en charge et de la nourriture, mais ils auront toujours besoin d’une nourriture spirituelle, une nourriture psychologique qui ne peut être offerte que par la famille d'origine."
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