Technologie
Quand les machines prennent de plus en plus de place, que reste-t-il à l'humain ?
11/07/2026 - 18:25
Malak Zougagh
À mesure que l'intelligence artificielle s'invite dans les entreprises, les administrations et les services du quotidien, les interrogations se multiplient. Faut-il craindre une disparition massive des emplois ? Les machines sont-elles appelées à remplacer les humains ou à transformer leur manière de travailler ?
Derrière cette montée en puissance, une autre question s'impose: quel sera l'impact de cette révolution sur l'emploi, les compétences et la place de l'humain ? Pour Ali Rhanbouri, économiste et président du Centre de la Prospection Économique et Sociale, la réponse appelle davantage à l'analyse qu'à la crainte.
Une transformation des métiers plus qu'une disparition des emplois
L'idée d'une intelligence artificielle qui remplacerait massivement les travailleurs alimente les inquiétudes dans de nombreux pays. Pourtant, les chiffres internationaux invitent à relativiser cette perspective.
Ali Rhanbouri explique dans un entretien avec SRNTnews, “L'IA transforme davantage les tâches qu'elle ne supprime les métiers.” Il s'appuie notamment sur les données de l'OCDE, selon lesquelles environ 27 % des emplois sont fortement exposés à une automatisation partielle, tandis que moins de 5 % sont entièrement automatisables.
Le Fonds monétaire international (FMI) partage ce constat. L'institution estime que près de 40 % des emplois dans le monde seront affectés, à des degrés divers, par l'essor de l'intelligence artificielle. En parallèle, cette évolution pourrait générer des gains de productivité compris entre 1 et 1,5 % par an.
Autrement dit, l'IA détruit certaines tâches, mais en crée d'autres. Les expériences menées aux États-Unis et en Europe montrent ainsi que pour chaque emploi supprimé dans des fonctions routinières, entre 0,8 et 1,2 emplois peuvent être recréés, principalement dans les métiers liés aux technologies, à la data ou aux services à forte valeur ajoutée.
Au Maroc, des secteurs vulnérables... mais aussi des opportunités
Le Maroc n'échappe pas à cette mutation. Si le pays bénéficie d'une numérisation croissante de son économie, certains secteurs apparaissent particulièrement exposés.
Selon l'économiste Ali Rhanbouri, entre 35 et 45 % des emplois marocains pourraient être partiellement automatisés, notamment dans l'offshoring, les centres d'appels ou encore les fonctions administratives.
Ces activités représentent aujourd'hui un poids important dans l'économie nationale. Le Royaume compte plus de 120 000 emplois dans l'offshoring, un secteur qui évolue progressivement vers des prestations à plus forte valeur ajoutée.
Pour autant, cette transition pourrait également ouvrir de nouvelles perspectives. D'après différentes projections régionales citées par Ali Rhanbouri, le numérique pourrait générer entre 90 000 et 150 000 emplois supplémentaires d'ici 2030.
Pour l'expert, la peur actuelle tient donc davantage aux conditions de cette transition qu'à une disparition massive du travail. “La crainte actuelle relève autant d'une transition mal accompagnée que d'une destruction nette d'emplois”, résume-t-il.
Une nouvelle place pour l'humain dans l'économie numérique
Au-delà de l'emploi, c'est le rôle même de l'humain qui évolue avec l'intelligence artificielle.
Selon le World Economic Forum, 44 % des compétences devront être actualisées d'ici 2027, tandis que 60 % des travailleurs auront besoin d'une formation continue pour suivre les évolutions technologiques.
Pour Ali Rhanbouri, cette transformation marque surtout un changement de paradigme.
“L'humain ne disparaît pas mais se repositionne comme arbitre, créateur et superviseur des systèmes intelligents”, explique-t-il.
À mesure que les tâches répétitives sont confiées aux machines, les compétences les plus recherchées deviennent les capacités d'analyse, la créativité, le jugement, la communication ou encore la résolution de problèmes.
Cette évolution est déjà visible dans les économies développées, où plus de 70 % de la valeur ajoutée provient désormais d'activités intensives en connaissances.
Une transition déjà engagée au Maroc
Le Maroc suit lui aussi cette dynamique, même si la transformation reste inégale.
Le taux de pénétration d'Internet dépasse aujourd'hui 90 %, tandis que les usages numériques progressent rapidement dans les banques, les administrations et le commerce.
En revanche, seuls 20 à 25 % des actifs disposent de compétences numériques intermédiaires, souligne le président du Centre de la Prospection Économique et Sociale.
Ce décalage pourrait créer une économie à deux vitesses: d'un côté, une main-d'œuvre qualifiée capable d'intégrer les nouveaux métiers du numérique ; de l'autre, des travailleurs plus vulnérables face aux mutations technologiques.
Pour limiter cette fracture, Ali Rhanbouri rappelle que des initiatives comme la stratégie Maroc Digital visent à former des dizaines de milliers de profils spécialisés.
Selon lui, la montée en compétences constitue le principal levier d'adaptation. “La place de l'humain évolue vers plus de qualification et moins d'exécution”, souligne-t-il.
Une méfiance davantage tournée vers les acteurs que vers la technologie
Si l'intelligence artificielle suscite des interrogations, celles-ci ne concernent pas uniquement la technologie elle-même.
À travers le monde, les enquêtes montrent que la défiance vise surtout les entreprises qui développent et déploient ces outils.
Comme le rappelle Ali Rhanbouri, le dernier Edelman Trust Barometer révèle que plus de 60 % des personnes interrogées estiment que les entreprises déploient l'IA trop rapidement, sans cadre éthique suffisant, tandis que près de 70 % souhaitent une réglementation plus stricte.
Les débats autour de l'AI Act européen ou de la régulation des grandes plateformes illustrent cette préoccupation grandissante.
Pour l'économiste, “la technologie est perçue comme neutre, mais son usage soulève des craintes liées à l'emploi, aux biais et à la concentration du pouvoir économique.”
Au Maroc, la confiance dépendra de l'accompagnement de la transition
Au niveau national, la perception de l'intelligence artificielle est également liée aux réponses apportées par les pouvoirs publics et les entreprises.
Selon Ali Rhanbouri, plus de la moitié des jeunes diplômés marocains expriment des inquiétudes concernant leur avenir professionnel dans un contexte d'automatisation croissante.
L'absence de dispositifs de reconversion ou de formation à grande échelle pourrait alimenter ces inquiétudes.
À l'inverse, estime l'économiste, des investissements ciblés dans la formation, l'innovation et les startups permettraient de transformer cette révolution technologique en opportunité économique.
“Le vrai enjeu n'est pas la technologie elle-même, mais la gouvernance de son déploiement”, insiste-t-il.
À mesure que les machines prennent une place croissante dans l'économie numérique, la question n'est donc plus seulement de savoir ce qu'elles sont capables de faire, mais surtout de savoir la manière dont les sociétés choisiront d'organiser cette transformation.
Pour Ali Rhanbouri, l'avenir dépendra moins de la puissance de l'intelligence artificielle que de la capacité des États, des entreprises et des systèmes de formation à accompagner les travailleurs dans cette nouvelle étape de la transition numérique.
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