Société
Aicha Al-Horra, une femme qui affronte son propre mari au point de provoquer sa chute
26/04/2022 - 21:43
Aïcha Debouza
L’héroïne de cet épisode de notre série sur les femmes ayant marqué l’histoire du Maroc est exceptionnelle. Beaucoup la croient irréelle, mais elle a pourtant vraiment existé. Ce que nous savons de Fatima ou Aïcha al-Horra semble être une combinaison de légendes et de faits historiques. Mais qui est-elle vraiment ? Et quel est le parcours de cette femme que les historiens ont qualifié de "génie diabolique" ?
C’est la mère du dernier sultan arabo-musulman en Espagne. Certains l’appellent Aïcha d’autres Fatima. Elle serait la fille de Mohammed IX al-Aysar (El Zurdo) à moins qu’elle ne soit la fille de Mohammed X al-Ahnaf (El Cojo). En tout état de cause, elle fait partie d’une famille royale de Grenade à un haut rang et devait jouir d’un patrimoine et d’un prestige considérables qui expliqueraient son influence publique postérieure. Aixa en espagnol, surnommée La Horra ou Al Horra (la libre) curieusement presque toujours traduit La Honesta en espagnol, parfois appelée Fatima chez certains auteurs, notre protagoniste est la mère du dernier souverain d’Al Andalus Mohammed XII az-Zughbi (l’infortuné) aussi nommé El Chico ou Bouabdil (qui est une déformation castillane de Abou Abdil-lah). Autant de noms pour une femme d'un grand courage qui a mené la résistance maure contre la menace chrétienne et une mère d'un grand courage qui s'est opposée à son propre mari pour défendre les droits de son fils.
Une rébellion causée par Aicha
Fille d’un roi, Aïcha (ou Fatima) est l'une des femmes les plus célèbres de l'histoire d'Al-Andalus, en dépit du peu de documents sur sa vie et de la polémique apparue sur son véritable nom. Nous ignorons les dates précises de sa naissance, ou encore sa jeunesse mais notre héroïne épouse d’Abou Hassa, sultan nasride qui a régné à Grenade de 1464 à 1482 connu dans les chroniques chrétiennes sous le nom de Muley Hacem. Elle règne vingt ans avec son mari et lui donne deux fils et une fille. Et à cette époque, il n’est pas rare que les monarques des deux religions aient des relations extraconjugales. Le problème commence lorsque les enfants des différentes mères sentent une menace mutuelle dans la répartition des titres et des héritages.
Muley Hacem tombe donc amoureux d'Isabel de Solis, une esclave chrétienne qu'il islamise sous le nom de Soraya et a deux fils avec elle. Soraya évince non seulement Aicha du cœur du roi, mais réussit aussi à la reléguer de son poste de sultane et à menacer l'avenir de ses enfants. "Quoi qu’il en soit, la sultane Fatima (Aicha) entre en scène politique quand son époux, le sultan Abou Hassan, s’éprend d’une esclave chrétienne, Isabel de Solis, prénommée Turraya (Zoraya dans les sources espagnoles), au point de la délaisser, elle, l’épouse légitime, et de concevoir de céder le trône au fils de Turraya et non à Boabdil, qui est pourtant l’héritier légitime, puisqu’il est l’aîné. Indignée, Fatima al-Horra encourage ses fils à se rebeller contre leur père", raconte dans son livre "femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui", Osire Glacier. Au point que certains historiens la qualifient de "génie diabolique" de son fils.
"Suivant les conseils de leur mère, les princes rebelles, Abou Abdallah et Youssef, s’enfuient d’al-Hambra durant la nuit et se rendent à Guadix, à proximité de Grenade. Comme le sultan Abou Hassan se trouve à ce moment-là dans une villa de plaisance, Boabdil sera proclamé roi de Grenade par la population le 15 juillet 1482", explique l’historienne. En effet, al-Horra réussit donc à transférer le pouvoir de son conjoint Abou Hassan, à son fils Boabdil. Car dernier royaume maure de la péninsule, le royaume nasride de Grenade est mêlé à une guerre civile sanglante avant de tomber aux mains des Rois Catholiques tout-puissants. Aicha s’allie donc aux Abencerrajes, ennemis éternels du roi Muley Hacem pour participer à un complot qui le détrônerait. Le coup d'État réussit et Aicha a réussi à mettre son fils Boabdil sur le trône.
Mais les querelles internes se poursuivent et affaiblissent encore la situation déjà dangereuse dans laquelle se trouve le royaume de Grenade. Malgré les efforts de sa mère pour faire de Boabdil un roi digne de porter ce titre, la vérité est qu'il est entré dans l'histoire comme le dernier roi de Grenade, qui n'a pas pu arrêter les avancées chrétiennes. Pendant longtemps, les habitants des deux côtés de la frontière vivront ensemble avec plus ou moins du respect. Cependant, les querelles internes au royaume nasride fragilisent ses positions défensives, ce dont les Rois Catholiques savent profiter avec audace.
Un nouveau coup dur pour la dynastie
Le premier coup vient donc en 1483, à la bataille de Lucena, où Boabdil échoue et se fait donc capturer par les chrétiens. Le roi Fernando, conscient des intrigues de palais et des problèmes internes du royaume nasride chancelant, loin de le garder prisonnier, s'accorda avec Boabdil sur une libération conditionnelle : servir la cause chrétienne et payer un tribut. "De façon similaire, Fatima al-Horra a réussi à libérer Boabdil, quand ce dernier est tombé en captivité. Rappelons qu’en 1483, Boabdil entreprend d’attaquer Lucena, ville de Castille, dont le seigneur Diego Fernandez de Cordoba n’est qu’un jeune homme d’à peine dix-neuf ans. Vaincu, Boabdil devient le captif d’Isabelle et de Ferdinand. Fatima al-Horra déploie alors tous ses moyens pour libérer son fils. Ses démarches finissent par aboutir en 1487. Une fois libéré, Boabdil reprend le pouvoir à Grenade", détaille l’historienne.
Toutefois, l’étau se resserre chaque jour davantage autour des souverains musulmans en Espagne. De la triste défaite de Lucena à la chute définitive de Grenade, le roi Boabdil connaît une succession d’épisodes malheureux tels que la trahison de son propre oncle El Zagal, la mort de son père et la dure décision de rompre les accords conclus avec les Rois Catholiques. La reconquista continue : Malaga est reconquise en 1487, et Grenade assiégée en 1491. Comme Boabdil refuse de se rendre, Ferdinand, à la tête d’une armée de 10.000 chevaux, envahit les plaines de Grenade, détruit les récoltes et les vergers et assiège la ville. Pendant ce temps-là, Aicha continue la forte résistance mauresque. Jusqu'à ce que rien ne puisse être fait. Privé d’eau et de nourriture, Boabdil capitule le 2 janvier 1492. Ainsi, Grenade tombe, sept siècles après une longue Reconquête, entre les mains des Rois Catholiques.
Lors de cette capitulation, le sultan Boabdil, son épouse, ses enfants et sa mère Aicha al-Horra portent leurs plus beaux vêtements et s’entourent de faste. Ils quittent leur bien-aimée Alhambra pour s'exiler, d'abord dans les Alpujarras puis à Fès. Des hauteurs d’une colline, Boabdil s’arrête, regarde en arrière, soupire et éclate en sanglots. Fatima al-Horra lui dit alors sa célèbre phrase : "Ne pleure pas comme une femme pour ce que tu n’as pas su défendre comme un homme", raconte Osire Glacier. Bien qu'il n'y ait aucune preuve historique que cette phrase a été prononcée à son fils Boabdil, elle symbolise sans aucun doute la défaite subie par Aïcha en tant que mère, après avoir affronté son propre mari au point de provoquer sa chute en faveur d'un fils bien-aimé. Boabdil, son épouse, ses enfants ainsi que notre protagoniste ont donc élit domicile à Fès et passent l’arme à gauche au Maroc.
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