Société
Imane Kendili parle de son livre "Les drogues expliquées à mes enfants"
04/05/2021 - 11:40
Khaoula Benhaddou
Psychiatre, addictologue et écrivaine, Imane Kendili a décidé de faire de la sensibilisation son cheval de bataille. En écrivant «Les drogues expliquées à mes enfants» en 2019, la spécialiste s'est assignée l'objectif de briser le tabou et lever le voile sur les addictions qui détruisent l’avenir des jeunes enfants. Aujourd'hui, le livre est édité pour la 2ème fois et vient d'être traduit en arabe. Interview.
SNRTnews: Quelles sont les raisons du choix de ce sujet ?
Imane Kendili: Ce sujet me tient à cœur, d’abord parce que je suis maman, mais aussi addictologue. J’avais décidé d’écrire ce livre en 2009, j’étais enceinte de mon premier enfant. Un soir, j’étais de garde au service des urgences de l'hôpital psychiatrique de Casablanca, et j'ai reçu un enfant très violent âgé de 15 ans. Il était difficilement maîtrisable par les deux agents de police qui l'ont ramené à l'hôpital après une plainte des voisins qui auraient entendu sa mère hurler alors qu'il l'abattait. La maman était terrorisée et le jeune enfant était dans état lamentable. Pas une seule parcelle de son corps n'a été épargnée, tout est lacéré au couteau. Ce cas m'a tellement marqué que j’ai décidé de faire de la prévention mon cheval de bataille. Je veux aider ces jeunes à se débarrasser de cette addiction et je veux également aider les parents qui se culpabilisent et tentent de justifier les actes de leurs enfants. Je veux également tirer la sonnette d'alarme sur la consommation de drogues qui augmente dans notre société.
Comment et à partir de quel âge peut-on expliquer la drogue à un enfant ?
On peut parler d’abord de tabac et de cigarette à partir de l’âge de 5 à 6 ans. À cet âge les enfants sont très curieux, ils vont certainement voir un proche ou un voisin fumer. C'est à ce moment-là qu'on peut leur expliquer pourquoi la personne fume. Il faut les informer sans juger ni interdire. Il faut expliquer à l’enfant que cette personne a un comportement qui n’est pas bon pour sa santé. À partir du collège on peut parler du cannabis, de la drogue et d’alcool parce que généralement la consommation démarre à cet âge-là. Il faut donner les outils nécessaires à l’enfant et surtout communiquer avec lui.
Est-ce qu’il faut parler des dangers de la drogue ?
Ça ne sert à rien de moraliser, crier ou interdire. Pour protéger ses parents, l’adolescent va chercher l’information ailleurs. Pour cela, les parents doivent anticiper les choses en gardant un lien de communication avec leur enfant. Les parents doivent aussi avoir la bonne information, car je reçois des personnes qui disent que fumer un joint n’est pas dangereux et que tous les jeunes de son âge le fument. Le joint est une drogue douce, mais il faut savoir que le cannabis est impliqué dans des troubles cognitifs, des troubles de la mémoire, des problèmes de concentration surtout à l'adolescence. Il est aussi un facteur de risque de maladies psychiatriques graves comme la schizophrénie. Cette dernière touche 2.8% de la population au Maroc et reste un problème majeur de santé publique.
Qui est votre cible ?
Les jeunes, les familles, mais aussi les enseignants. C’est un livre très simplifié permettant de détecter et savoir si un enfant se drogue et une fois détecté savoir comment se comporter avec lui. Le but est d’abord informer et casser le tabou. On ne peut pas protéger nos enfants de leur environnement pour cela on doit leur donner les outils nécessaires, les sensibiliser et les aider à tracer leurs propres lignes rouges, sans crier ni interdire, c’est par la communication et l’affirmation de soi que cela doit se passer.
Dispose-t-on des chiffres concernant les enfants qui consomment les drogues au Maroc ?
Sur les enfants non, nous n’avons pas d’études parce qu’il faut d’abord prendre l’autorisation des parents et même si on a des chiffres, ils seront probablement sous-estimés pour des raisons liées au caractère illicite de certaines drogues. Les dernières enquêtes nationales réalisées datent de 2009 et 2014 qui parlent de 2.4% des jeunes qui se droguent et 1.4% de dépendance réelle en matière d’alcool et de substance psycho active.
Il faut dire que les effets organiques et mentaux sont énormes et l’impact économique des drogues représente jusqu’à 25% du PIB marocain. L'Observatoire national des drogues et addictions signale qu'en 2014, 800.000 usagers de drogues au Maroc, dont 95%, consomment du cannabis. Un lycéen sur deux aura essayé le cannabis tandis que 1 sur 30 sera consommateur régulier. Je pense qu’il faut faire beaucoup plus d’études pour pouvoir légiférer, mais tout de façon, étude ou pas à l’appui il y a une réalité de terrain.
Les cas de consommation des drogues ont-ils augmenté à la suite du confinement ?
Oui, avec le confinement et l’avènement de la Covid-19 on a remarqué une augmentation et une explosion mondiale des pathologies mentales, les troubles anxieux, le stress post-traumatique et la dépression. La plus grande addiction est enregistrée chez les adolescents et les enfants, notamment les jeux vidéo et les écrans. Avec les enfants d’aujourd’hui, on va droit dans le mur parce qu’on ne peut pas les sociabiliser. Les écrans causent un énorme dégât et on ne s'en rend pas compte (les retards de développement, le retard de langage, l’autisme, les tumeurs cérébrales…).
Comment aider l’enfant à se détacher de l’écran ?
Il faut se poser la question, pourquoi lui donner l’écran ? Je n’ai pas d’écran chez moi. Il faut apprendre à l’enfant de faire autre chose comme dessiner, lire, jouer, s’ennuyer. Il faut lui donner un rendez-vous une fois par jour ou par semaine pour regarder un film ou un dessin animé.
Un prochain livre ?
Déjà on vient de publier la deuxième édition de « Drogues expliquées à mes enfants » et on l’a traduit en arabe. Mon deuxième livre « Coronavirus, la fin d’un monde » est déjà en vente, c’est un livre que j’ai écrit pendant le confinement et que j’ai cosigné avec Najib Abdelhak. Mon 3e livre sort dans quelques jours, il s’appelle «Covid, le livre blanc » qui trace tous les problèmes sociétaux liés à la covid-19, c’est une série de chroniques.
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