Société
Infirmiers anesthésistes au Maroc: au cœur de l’urgence, entre responsabilités et vide légal
11/11/2025 - 10:20
Khaoula Benhaddou
Face à la pénurie nationale de médecins anesthésistes-réanimateurs, les infirmiers anesthésistes marocains se retrouvent souvent en première ligne des urgences chirurgicales. Entre devoir moral et risques pénaux, leur quotidien met en lumière un flou juridique qui perdure depuis plus de soixante ans.
Dans les blocs opératoires des hôpitaux régionaux, notamment dans les zones reculées, le manque de médecins anesthésistes est devenu une réalité structurelle.
Selon la carte sanitaire 2024, le Maroc ne compte que 546 médecins anesthésistes-réanimateurs dans le secteur public contre 613 dans le privé. Ces derniers étant concentrés dans les grandes villes.
Un déséquilibre qui laisse des dizaines d’établissements hospitaliers sans spécialiste permanent.
"Nous sauvons des vies tous les jours, mais nous travaillons dans un flou juridique", confie Ahmed, infirmier anesthésiste dans un hôpital du sud du pays. "Si quelque chose tourne mal, c’est nous qui portons la responsabilité, même si le retard ou l'absence du médecin n’est pas de notre fait."
Un cadre légal figé depuis 1960
La situation des infirmiers anesthésistes n’est pas nouvelle. Le cadre réglementaire régissant leur pratique — du décret n°2.59.058 de 1960 à la loi n°43.13 sur l’exercice infirmier — demeure inchangé sur le fond: ils ne peuvent pratiquer des actes d’anesthésie qu’"sous la responsabilité et la surveillance directe d’un médecin spécialiste". Or, dans la réalité des urgences, ce médecin est souvent absent (vu le nombre médecins anesthésistes-réanimateurs précité) .
Pour pallier ce vide, une note ministérielle datée du 7 décembre 2022, signée par l’ancien ministre de la Santé et de la Protection sociale Khalid Aït Taleb, autorisait les infirmiers anesthésistes à intervenir lors d’actes urgents "ne pouvant être différés". la même note précise que "le refus d’assistance à une personne en danger est un délit réprimé par le code pénal".
Une mesure de bon sens face à l’urgence, mais qui place ces professionnels dans une zone grise légale: entre l’obligation morale d’agir et le risque de poursuites judiciaires en cas de complication comme l’explique Abdelilah Asaissi, président de l’Association marocaine des infirmiers anesthésistes-réanimateurs (AMIAR); "cette situation dure depuis plusieurs années. Pour combler le besoin, les infirmiers anesthésistes accomplissent des actes purement médicaux en absence du spécialiste. Nous sommes entre l’enclume et le marteau".
Et d’expliquer: "certes beaucoup de choses ont changé durant ces dernières années, mais ces infirmiers anesthésistes ont besoin d’être protégés en cas de problèmes. Ils doivent également être motivés".
Une alerte officielle au ministère de la Santé
C’est dans ce contexte que la Société marocaine d’anesthésie et de réanimation et l’Association du Sud des infirmiers anesthésistes ont adressé une lettre ouverte au ministre de la Santé et de la Protection sociale.
Les deux organisations y dénoncent "la persistance d’un vide législatif depuis 1960" et appellent à l’élaboration urgente d’un protocole national clair pour encadrer la pratique de l’anesthésie infirmière en situation d’urgence.
"Nous avons adresser un courrier au ministre de la santé demandant les 3 P. c’est-à-dire, Procédure, Protocole et pack de soin. Concrètement, ces 3 P vont clarifier les cas d’urgence, avoir un protocole nationale unifié et généralisé et avoir un pack de soin précis et bien déterminé pour l’acte chirurgicale à réaliser sans réanimateur".
Des propositions concrètes pour encadrer la pratique
Dans leur courrier, les associations avancent un ensemble de mesures destinées à garantir la sécurité des patients tout en protégeant les infirmiers.
Ainsi, les infirmiers anesthésistes appellent à la création d’un protocole national unifié pour l’anesthésie d’urgence en l’absence de médecin, à l’instauration d’un formulaire officiel attestant de la décision d’intervention d’un infirmier anesthésiste et à la définition des types d’interventions pouvant être réalisées sans anesthésiste.
Ce n’est pas tout, les professionnels du secteur appellent à la mise en place d’un "pack de soins" clair et écrit, pour chaque type d’acte chirurgical urgent (césarienne, appendicite, choc hémorragique, etc.).
"Nous voulons des règles claires. Quand l’urgence s’impose, il faut que l’infirmier sache exactement quoi faire, dans quel cadre, et avec quelle protection juridique", précise Abdelilah Assaissi
Des vies en jeu, une responsabilité partagée
Chaque jour, dans les hôpitaux marocains, des infirmiers anesthésistes doivent décider en quelques secondes s’ils doivent agir sans médecin.
Refuser d’intervenir pourrait coûter une vie, mais agir les expose à des poursuites pénales en cas de complication. Un dilemme moral insoutenable, que les associations veulent voir résolu par le droit.
"Si je refuse d’anesthésier une patiente enceinte faute de médecin réanimateur anesthésiste, qu'elle quitte l'hôpital et qu’elle meurt en route, je suis responsable. Mais si j’interviens et qu’un problème survient, je risque la prison", déplore le président de l’Association des Infirmiers anesthésistes.
Vers un protocole national?
Lors de ses dernières interventions, le ministre de la Santé et de la Protection sociale Amine Tahraoui avait évoqué la mise en place d’un "protocole unifié". Un projet salué comme une urgence nationale, tant pour sécuriser les pratiques que pour restaurer la confiance dans les équipes médico-infirmières.
Les associations insistent: il ne s’agit pas seulement d’une question administrative, mais d’un enjeu de sécurité sanitaire et d’équité territoriale.
Elles se disent prêtes à participer à toute concertation nationale dans le cadre du chantier royal de la couverture sanitaire universelle.
Un métier à valoriser
Au-delà du cadre juridique, les infirmiers anesthésistes réclament aussi une reconnaissance de leurs compétences; "plusieurs infirmiers anesthésistes ont suivi des formations approfondies et ont cumulé une expérience qui dépasse les 5 ans, pour cela, nous souhaitons avoir une reconnaissance de nos efforts, une motivation et surtout la création de masters en pratiques avancées conformément aux recommandations de l’OMS qui appelle à la reconnaissance et valorisation des infirmiers et le personnel soignant", précise Assaissi qui rappelle que ces masters seront une opportunité pour le système de santé, pour les infirmiers mais aussi pour les patients; "La motivation ne se résume pas qu'à l’argent, mais à la reconnaissance du rôle que nous jouons".
Entre engagement et incertitude, les infirmiers anesthésistes marocains demeurent les gardiens silencieux de l’urgence hospitalière.
Leur combat pour un cadre légal clair dépasse la revendication professionnelle: il s’agit avant tout de protéger les patients et de moderniser un système de santé en mutation.
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