Société
La réforme du système sanitaire, un préalable à la réussite de la couverture médicale
19/04/2021 - 12:44
Imane Benichou
La crise de la Covid-19 a révélé les lacunes du système actuel de la couverture sociale du pays. Développé de manière fragmentée sur une longue période, le système de la protection sociale, et plus particulièrement celui de la couverture médicale, au Maroc retrouve enfin son élan. Néanmoins, plusieurs réformes sont à prescrire. Détails.
Après le lancement officiel par SM le Roi Mohammed VI de ce grand chantier de réforme pour la généralisation de la couverture médicale de base destinée à terme à couvrir 22 millions de personnes actuellement dépourvues d'assurance maladie, la réponse au défi de la mise en œuvre de ce projet constitue un point de départ obligatoire, notamment sur le plan sanitaire. Quelles seront ainsi les réformes à entreprendre sur le plan sanitaire pour contribuer à la réussite de ce chantier ? SNRTnews vous fait le point.
Répartition géographique équitable
Pour réduire les inégalités et les disparités géographiques en termes de couverture médicale, une "répartition équitable et suffisante" des établissements de santé sur le territoire marocain est nécessaire pour assurer l’efficience de ce plan de généralisation de la couverture médicale. "Qui dit couverture médicale universelle, dit une couverture en matière d’établissements de santé, publics ou privés. On parle des hôpitaux, sur toutes leurs formes, depuis le centre de santé, à l’hôpital local, à l’hôpital provincial, à l’hôpital régional et jusqu’au CHU", déclare à SNRTnews, Mustapha Ibrahimi, président du groupe parlementaire du PJD à la chambre des Représentants. "Nous ne pouvons pas parler d’une couverture médicale universelle et demander à un citoyen de se déplacer de 600 km pour bénéficier d’une prestation médicale", précise-t-il.
Ce déplacement a un coût social pour le citoyen, qui d’habitude, ne se déplace pas tout seul pour recevoir un soin. "Généralement, ce sont au moins deux personnes qui se déplacent par un moyen de transport et qui doivent s’installer dans une autre ville, parce que les soins peuvent prendre deux ou trois jours voire même plus. Il faut que l’un s’installe à l’hôpital et l’autre dans un hôtel ou dans une résidence. Tout cela, en plus de la nourriture, a un coût social qu’il faut prendre en considération", souligne le député, également membre de la Commission des secteurs sociaux.
Pour notre interlocuteur, "une carte sanitaire équitable, basée bien sûr sur des critères démographiques et géographiques" est nécessaire. Ainsi, dans un territoire de proximité, des établissements publics ou privés doivent être mis en place afin d’assurer pleinement leurs missions au plus près de la population. "Ce qu’il faut c’est mettre à proximité les établissements publics et même privés, parce que quand le citoyen aura cette couverture de la CNSS, il aura le libre choix d’aller aussi bien à la clinique, à un cabinet privé qu’à un établissement public", poursuit notre source.
Répartition des équipements
Des murs ne sont évidemment jamais suffisants. "Il faut qu’il y ait suffisamment d’équipements", annonce Ibrahimi, également médecin, faisant état de la situation actuelle des hôpitaux à ce niveau. "Quand le patient se présente au niveau d’un établissement, en particulier public, on lui demande d’effectuer des échographies, des scanners, des résonnances magnétiques ou des analyses biologiques…, ailleurs", explique-t-il. Cela fait gonfler davantage la facture des soins.
La solution ? Il faut procéder à une répartition territoriale équitable des équipements de qualité au niveau des structures publiques, selon des critères démographique et géographique, répond notre interlocuteur. "Il ne suffit pas d’installer un scanner dans un CHU et dire que nous avons un scanner. Non, un scanner pour 3 millions d’habitants, c’est peu. Il nous faut un pour 200.000 habitants, par exemple", précise le médecin.
Cela dit, il est également essentiel d’effectuer des opérations de maintenance de ces équipements de santé pour garantir la fiabilité et la disponibilité de ce matériel médical lorsqu’il est demandé. "Nous ne voulons plus entendre qu’un scanner est en panne, ou qu’une résonnance ou une fibroscopie ne marche pas", lance-t-il.
Un alternatif au système SEGMA
Après 30 ans déjà de l’application du système SEGMA, acronyme de Services de l’État gérés d’une manière autonome, pour la gestion juridique des hôpitaux, ce système "a prouvé ses limites", déclare Mustapha Ibrahimi. Pour lui, "ce système fait partie des éléments qui entravent la bonne marche en matière des financements des hôpitaux". Le système actuel est "trop centralisé et trop verrouillé. Nous parlons de la régionalisation, mais en fin de compte, la région n’a que peu d’attributions", annonce-il. Les hôpitaux sont ainsi dans l’obligation de devenir des établissements publics autonomes, à l’image des CHU, qui peuvent prendre des décisions, procéder à des recrutements, mais aussi à des licenciements et conclure des marchés sans avoir recours à l’administration centrale.
"Il faut doter les hôpitaux publics d’une personnalité morale. La gestion de ces structures doit se faire au niveau régional et non plus dépendre de l’administration centrale", explique Ibrahimi. Ce modèle permettra plus d’autonomie en plus d’une mutualisation des ressources financières et humaines entre les structures publiques de soins. Par exemple, si un hôpital dispose de ressources humaines qui dépassent ses besoins, la direction régionale de la santé sera habilitée à réaffecter ses ressources au niveau d’un autre hôpital (dans la même région) qui en approuve le besoin. Même scénario pour la gestion financière et de matériel.
Des ressources humaines bien qualifiées
Il est évident que ce chantier de réforme ne peut être mené en l’absence de ressources humaines "bien formées et bien qualifiées", qui assureront "une formation médicale continue et permanente".
C’est un secret de polichinelle que le secteur public souffre d’un manque du personnel soignant et techniciens de santé. Le Maroc est en effet loin de répondre au standard de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) fixé à 1 médecin pour 650 habitants. L’OMS juge improbable que les pays disposant de moins de 23 professionnels de santé, à savoir les médecins, le personnel infirmier et les sages-femmes, pour 10.000 habitants, obtiennent des taux de couverture convenables pour les interventions essentielles en matière de soins de santé primaires.
Au Maroc, "nous avons une grande pénurie en matière de ressources humaines. Avec 7,3 médecins pour 10.000 habitants, nous avons maintenant la moitié de ce que recommande l’OMS, soit 13 pour 10.000", confirme Ibrahimi. "Ce chiffre de 13 et de 14, nous le retrouvons chez les pays voisins, l’Algérie et la Tunisie".
Pour ce médecin, le monde du savoir évolue d’une façon permanente rendant ainsi la mise à jour des connaissances des ressources humaines des hôpitaux indispensable. Avoir un grand nombre de médecins, d’infirmiers, de sagefemmes, et de techniciens de santé, etc., n’est donc pas en gage de bonne qualité si ceux-ci "travaillent avec leurs savoir pendant 30 ans", ajoute-t-il encore. Pour ce faire, Ibrahimi propose la mise en œuvre de nouveaux centres de formation, de CHU et de nouvelles facultés de médecine. "Le minimum est d’avoir une faculté de médecine et un CHU par région, pour former suffisamment de médecins et de les instruire".
La problématique des médicaments
La nouvelle réforme doit aussi se pencher sur la gestion des médicaments. "Il y a un grand problème de médicaments. Il faut qu’on ait une politique relative aux médicaments", réplique le membre de la commission des secteurs sociaux à la chambre des Représentants. "Malheureusement, on ne s’intéresse pas suffisamment aux médicaments sur le plan de l’industrie", déclare-t-il aussi.
Pour lui, le Maroc possédait une industrie nationale assez importante qui assurait 70% des besoins des citoyens en médicaments et qui exportait 10% de fabrication. "Malheureusement, ce chiffre est en train de diminuer en faveur de l’importation".
Une triste réalité qui rend le pays de plus en plus dépendant des laboratoires étrangers en matière d’approvisionnement en médicaments. "Il faut absolument que nous encouragions la fabrication", souligne-t-il, donnant pour exemple le cas de la fabrication du vaccin contre le coronavirus. "Si nous avions une plateforme pour la fabrication, nous irions prendre le brevet de Sinopharm ou d’Astrazeneca et le fabriquer chez nous, comme ce que fait aujourd’hui l’Inde", se désole-t-il, affirmant par ailleurs qu’il faut donner la priorité à la fabrication locale et interdire l’importation de tout ce qui peut être fabriqué au niveau national, et ce, par un texte de loi ou un texte réglementaire.
Mustapha Ibrahimi évoque également un autre point concernant le médicament générique. "Il est moins cher et sa qualité n’est pas moindre par rapport au princeps. Et pour se faire, il faut absolument appliquer la loi de la bioéquivalence", fait-il avancer.
Le député médecin souligne en outre la nécessité de la transparence au niveau des achats de médicaments de bonne qualité et avec un bon prix. "Malheureusement, le prix du médicament au Maroc reste cher et ceci va retentir sur les caisses, en particulier sur la CNSS, parce que le segment des médicaments constitue le tiers des dépenses des caisses gestionnaires de l’Assurance maladie obligatoire", ainsi souligne-t-il.
Un système d’information intégré
En termes de gouvernance au niveau du secteur sanitaire, un système d’information intégré s’avère être une solution, parmi d’autres, de gestion de la couverture médicale. Il s’agit "d’un système, comme un tableau de bord, où tous les critères s’affichent et où on peut calculer le coût des maladies", affirme Ibrahimi.
"À ce moment-là, il faut qu’il y ait un contrat programme avec les établissements, pour savoir exactement ce qu’un ramidiste peut coûter à l’État. Il faut qu’on ait ce qu’on appelle un panier de soins maîtrisable", précise-t-il, affirmant que les moyens ne suffisent pas pour joindre toutes les pathologies au panier de soins et qu’aucun système dans le monde de sécurité sociale n’assure toutes les pathologies.
Ibrahimi appelle alors à dresser un profil épidémiologique et élaborer un plan exact sur toutes les pathologies répandues dans la société marocaine. "À ce moment-là, nous pourrons dire que nous avons la possibilité d’assurer, à titre d’exemple, 80% de ces pathologies et le reste peut être laissé pour une assurance maladie complémentaire", explique-t-il.
Pour Mohamed Reda Benamar, directeur des Études, communication et développement à la CNSS, le panier de soins qui sera offert par la caisse est identique à celui des travailleurs salariés. "La couverture est identique à celle qui est utilisée ou appliquée aux salariés des secteurs privés depuis 2005, le moment de la création de l’assurance maladie et 2010 quand elle a été étendue à tout type de maladies ambulatoires", affirme Benamar à SNRTnews.
Ce panier de soins comporte en plus de l’ambulatoire, des prestations relatives à la médecine dentaire, à l’optique et surtout aux maladies longue durée. "Ce sont des couvertures qui peuvent aller de 70% jusqu’à 100% du niveau des dépenses engagées par l’assuré, selon la maladie et les prestations", explique le responsable à la CNSS. Le taux de remboursement pour les maladies coûteuses, le cas des transplantations par exemple, peut aller jusqu’à 100%, même au cas où l’opération est effectuée à l’étranger. Des soins coûteux, comme l’hémodialyse, seront aussi pris en charge par la CNSS à hauteur de 98% des frais réels. "Quand on sait que le patient effectue, à vie, trois séances par semaine, cela fait beaucoup d’argent pris en charge par la Caisse", note notre source.
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