Société
Dans les coulisses de la fertilité: congeler l’espoir avant qu’il ne soit trop tard
06/04/2026 - 00:15
Khaoula Benhaddou | Mohammed ChafiAnticiper l’avenir, même face à la maladie ou aux choix de vie. La congélation des ovocytes et du sperme, longtemps perçue comme un luxe, s’impose aujourd’hui comme une solution médicale et sociétale pour préserver la fertilité. Elle concerne particulièrement les patients atteints de cancer, mais aussi un nombre croissant de femmes et d’hommes qui choisissent, pour des raisons ou pour d’autres de retarder le projet de mariage.
Il est 8h dans un centre de fertilité à Casablanca. Dans une salle blanche aux lumières tamisées, le silence est à peine troublé par le bruit des équipements médicaux. Ici, chaque geste compte. Chaque minute aussi. Car pour certains patients, il ne s’agit pas seulement de médecine, mais de préserver une possibilité: celle de devenir parent un jour.
Ce matin-là, une femme de 34 ans est allongée, entourée d’une équipe attentive. Diagnostiquée d’un cancer du sein, il y a quelques semaines, elle s’apprête à commencer une chimiothérapie. Mais avant cela, une étape essentielle: la préservation de sa fertilité.
"C’est une technique novatrice qui concerne aussi bien les femmes que les hommes", explique Pr Omar Sefrioui, gynécologue et expert en fertilité.
Une course contre la montre
Dans le cas des patients atteints de cancer, tout se joue souvent dans l’urgence. Les traitements, bien que salvateurs, peuvent altérer, voire détruire la fertilité.
"Les chimiothérapies guérissent, mais malheureusement détruisent les réserves ovariennes", alerte le spécialiste qui lance un message aux oncologues: "je demande aux oncologues de sensibiliser leurs patients et de les informer à propos de cette technique. Certes, ces spécialistes travaillent dans l’urgence, mais la prise en charge ne doit pas se limiter à la maladie, mais intégrer la qualité de vie après la guérison. Aujourd’hui, on peut travailler rapidement, de manière raisonnée et scientifique, pour permettre à ces femmes et ces hommes de préserver leurs chances d’avoir des enfants sans retarder leur traitement", insiste-t-il.
Grâce aux avancées récentes, notamment la vitrification des ovocytes, les équipes médicales peuvent intervenir sans attendre.
Dans le cas de cette patiente de 34 ans, une quinzaine d’ovocytes ont pu être prélevés en quelques minutes seulement.
"À cet âge, cela lui donne de vraies chances de grossesse, pouvant dépasser 85% dans de bonnes conditions", précise le médecin.
Au-delà du cancer, un choix de vie
Si la maladie constitue une indication majeure, la congélation des ovocytes concerne également d’autres profils. Avec l’âge du mariage de plus en plus tardif, de nombreuses femmes choisissent de préserver leur fertilité.
Certaines pathologies, comme l’endométriose qui touchent de plus en plus de femmes, ou des maladies auto-immunes telles que le lupus, peuvent également altérer la qualité des ovocytes.
"On voit aussi des femmes jeunes, parfois dès 24 ou 25 ans, avec une réserve ovarienne faible et sans projet de grossesse immédiat. Ce sont d’excellentes indications à la congélation", explique le spécialiste.
Chez l’homme, les indications sont similaires, notamment en cas de déclin de la qualité ou de la quantité des spermatozoïdes.
Des procédures inégales entre hommes et femmes
Si, pour les femmes, le processus reste complexe et nécessite une stimulation ovarienne suivie d’une ponction, la démarche est beaucoup plus simple chez les hommes.
"La préservation de la fertilité masculine est une technique simple. Une seule émission de sperme peut permettre de congeler 20 à 30 paillettes", explique le Pr Sefrioui.
La question financière reste un enjeu important. Pour les hommes, la procédure est relativement accessible. "Pour les hommes, Il faut compter environ 3.000 dirhams, avec un renouvellement annuel de 2.500 dirhams", précise le médecin.
Pour les femmes, les coûts sont plus élevés en raison des traitements hormonaux et des actes médicaux. "Entre les médicaments de stimulation, la ponction et la congélation, il faut compter entre 20.000 et 25.000 dirhams", détaille-t-il, tout en estimant que ce coût reste raisonnable au regard des bénéfices.
Entre espoir et limites
Malgré ces avancées, des obstacles subsistent. Le coût, d’abord, mais aussi le cadre légal. Au Maroc, la durée de conservation des ovocytes est fixée à 10 ans. Une limite que le Pr Sefrioui juge inadaptée. "Au Maroc, nous avons une loi qui stipule de congeler les ovocytes pour une durée de 10 ans, ce qui est insuffisant. En tant que société savante, nous demandons de revoir ces texte pour augmenter cette durée."
Et d’expliquer: "à titre d’exemple, une jeune femme de 25 ans qui découvre un cancer, qui va congeler ses ovules, mais qui ne peut se marier pour une raison ou une autre jusqu’à l'âge de 35 ans, est-ce qu'on va détruire ses ovocytes? C'est une aberration, sachant qu'aujourd'hui, on peut aller jusqu'à 15-20 ans, selon l'âge et l'état de la femme, si on estime que la femme est en bonne santé pour avoir une grossesse et un enfant en bonne santé, je pense que la durée des 10 ans est réellement à remettre en question", insiste le médecin qui rejoint sa patiente dans la salle de réveil.
Dans le couloir, la patiente de 34 ans se relève doucement. Son combat contre le cancer ne fait que commencer. Mais grâce à cette étape, une autre perspective reste ouverte. Car derrière chaque ovocyte congelé, chaque paillette de sperme conservée, il y a bien plus qu’une technique médicale: un projet de vie suspendu, en attente d’un futur possible.
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